Procope2009

05 février 2018

Un saut entre deux voyages

 

Ce début d’année 2018 nous a vues presque au complet, sans Nathalie L (partie à tire d’ailes vers d’autres horizons), et dont nous souhaitons toujours la visite surprise.

 

Au cours d’un tour de table, nous avons parlé de nos lectures récentes.

 

Pour Marie, c’était :

L’art de perdre d’Alice Zeniter (prix Goncourt des lycéens, 2018), récit de la petite fille de harkis sur son identité, sur ses origines. C’est donc un travail de mémoire qui, à travers le récit d’’une saga familiale, retrace des épisodes de la guerre d’Algérie, restés sous silence, dont le traitement injuste et honteux réservé aux harkis à leur arrivée en France (précision de la documentation).

 La problématique soulevée consiste à savoir si c’est de la littérature (« écriture sans relief, sans recherche littéraire » dit Elizabeth Philippe dans Le Nouvel Obsertvateur du 16 nov 2017)…Mais Annick pense que oui et reconnaît à cette auteur de vraies qualités d’écriture.

 

Autre question : quelle valeur attribuer à ces multiples récits identitaires qui foisonnent aujourd’hui, si ce n’est le bénéfice direct pour l’auteur et la légitimation de toutes les recherches historiques de ce type ?

On peut noter d’autre part que nos prix littéraires de cette année ont parlé de la guerre d’Algérie comme Nos richesses de Kaouer Adimi,  Un loup pour l’homme de Brigitte Giraud. Ce qui fait craindre à Elizabeth Philippe que la littérature se substitue à l’Histoire.

Pour avoir lu d’autres « sagas familiales » traitées avec la rigueur et la méthode de l’historien (je pense à Jablonka à propos de ses grands-parents disparus) nous pourrions faire la part des choses et repousser ces différentes peurs…

 

Pour Daisy, ce fut Russell Banks La Réserve, puis De beaux lendemains adapté au cinéma par le réalisateur canadien, Atom Egoyan. Un livre magnifique qui livre trois points de vue sur l’accident d’un car scolaire, qui mettront à mal la solidarité villageoise.

L’Histoire mondiale de la France , écrite par un collectif, sous la direction de Patrick Boucheron. Une démarche différente pour retracer l’Histoire car l’Histoire de France est reliée à celle du monde à travers 146 dates. Et chaque date (dans une démarche classique de chronologie) est traitée comme une petite intrigue.

 

Christiane a parlé de McEwan et de son livre très réussi Sur la plage de Chesil. Analyse fine de la sexualité différente des hommes et des femmes à travers le récit de la nuit de noces de deux jeunes gens amoureux, mais qui ne se connaissent pas l’un l’autre, et surtout, ne se connaissent pas eux-mêmes.

Comme dans L’Intérêt de l’Enfant, le déroulement de l’intrigue est ponctué par les retours en arrière explicatifs, dans le passé des deux jeunes gens afin d’analyser leurs milieux respectifs, leurs choix d’études, leur rencontre. Ainsi on comprend mieux le présent, et leurs inhibitions et ignorances.

 

Ce fut l’occasion d’aborder l’œuvre de McEwan, avec d’autres titres comme Expiation, Samedi (en cours de lecture)

Danièle a dit que ces livres étaient intellectuellement puissants mais que cela ne la touchait pas, ne lui apportait rien...

Nathalie a pourtant bien aimé Le Jardin de ciment du même auteur qui raconte comment quatre enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes après la mort de leurs parents. Cette intrigue est conduite par un narrateur« très méchant »  où elle retrouve le regard très britannique (et oh combien décapant !) sur le monde.

Pour ma part, j’ai adoré et admiré (à la différence d’Annick, je crois) le roman Expiation que je trouve bluffant par son retournement final (entre autres, car sa restitution du point de vue naïf de la jeune Briony, écrivain en herbe, est lui aussi très réussi) lorsqu’on apprend dans le dernier chapitre du roman que le narrateur, capable par son art de sonder les différents personnages, de comprendre leur évolution, de modifier leur destin en fonction des codes romanesques, mais aussi de son désir puissant de les sauver pour se sauver elle-même du remord, n’est autre que Briony elle-même, devenue âgée, menacée à présent par l’oubli miséricordieux du passé, promise à la démence sénile !

 

Simone a vraiment apprécié Histoire d’un Allemand (Souvenirs 1914-1933)

de Sebastian Haffner, montrant comment, pourquoi les Allemands se sont aussi facilement tournés vers le nazisme… Ce qui a rencontré des échos dans nos lectures passées, notamment le Journal de Klemperer.

Mais Simone fait remarquer que les points de vue sont différents : Haffner a quitté l’Allemagne pour l’Angleterre et développe une réflexion d’historien (qu’il est devenu par la suite à son retour en Allemagne en 54) sur les données et les faits, à la différence de Klemperer, resté à Dresde, qui tient un journal au jour le jour sur des années, de 33 à 45, multipliant les informations politiques et leurs répercussions sur sa vie au quotidien.

Simone a bien aimé également Virginie Despentes(King Kong Théorie, ByeBye Blondie, Vernon Subutex …?) pour sa description d’un milieu interlope, son style corrosif, persuadée qu’elle sera du nombre des écrivains qui comptent dans notre époque.

 

Nathalie nous a parlé de poésie en évoquant l’œuvre de Georges Perros et ses Papiers collés, dont l’œuvre entière est réunie à présent chez Quarto.

Il fut également question de Gustave Roud, poète suisse; de Robert Walser et de ses Microgrammes…et de Charles Juliet et de ses Lambeaux...

 

 

Danièle, embarquée comme moi dans la lecture de Coetzee, avec son Education de Jésus (suite d’Une Enfance de Jésus), a présenté avec enthousiasme Mercy, Mary, Patty  de Lola Lafon (qui se saisit d’un fait divers connu qui voit l’otage d’un groupe révolutionnaire être gagnée par les idées et les méthodes de ses ravisseurs pour se livrer, à leurs côtés, à « l’action directe »)

Avec le même enthousiasme elle nous a parlé d’un spectacle qui se joue à guichets fermés, Saïgon (pièce de Caroline Guiela Nguyen, donné au Carré Berthier du Théâtre de l’Odéon).

 

Annick nous a parlé d’un petit livre qu’elle a bien aimé, de Paolo Cognetti (prix Medicis étranger 2017 pour Les huit montagnes), Le garçon Sauvage. Un auteur que nous rêvons de découvrir à notre tour.

 

A quand l’analyse des deux romans de Coetzee (Une enfance de Jésus, L’Education de Jésus), réécriture de l’histoire de Jésus, adaptée à notre époque? Deux romans qui ont le mérite de poser des questions sur l’éducation, le sens du travail, le bonheur dans le « meilleur des mondes possible », mais complètement désincarné...

 

On s’est fixé la date du 14 mars en raison des vacances à venir, avec nos découvertes, Georges Perros et ses Papiers Collés, et Le Garçon sauvage de Cognetti.

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27 décembre 2017

Juste après Noël!

 

Ce mercredi 20 décembre, au Café Beaubourg, l’œuvre d’ Asli Erdogan ne fut pas le seul objet de nos discussions, point s’en faut.

 

Il fut question aussi de Ian McEwan et de ses livres comme Expiation (considéré comme son chef-d’œuvre), Sur la plage de Chesil (roman d’une grande finesse sur la sexualité, qui décrit la nuit de noces ratée d’un jeune couple) et d’un autre titre, préféré par Annick, Samedi.

 

Après la discussion sur A. Erdogan, nous nous réservions ces poires pour la soif. Que nenni. Nous n’en goutâmes point.

Comme nous ne goutâmes point à Kasuo Ishiguro que nous tenions sous le coude et dont Nathalie nous dit le plus grand bien à propos d’une petite nouvelle, L’été d’après la guerre, qui raconte comment un adolescent japonais découvre après la guerre, le passé chargé de son grand-père, avec la délicatesse, le sens de la nuance que nous lui avons vus dans les précédents livres au programme.

 

Mais il fut surtout question d’Asli Erdogan que nous avons présentée à travers quelques uns de ses livres:

Le Mandarin miraculeux pour Christiane et Nathalie,

Le bâtiment de pierre pour la plupart d’entre nous,

Les oiseaux de bois, recueil de nouvelles (pour moi).

Un autre livre était également sur la table, Même le silence n’est plus à toi...

 

Il suffit de se reporter à l’entretien qu’a donné au Monde (03-01-2017) cette opposante au gouvernement turc actuel, qui sort tout juste d’une peine de prison (pour atteinte à l’unité de l’état) pour comprendre qu’elle est une écorchée vive et que l’écriture lui est indispensable pour continuer à vivre. L’écriture comme un cri, a dit Marie.

Asli Erdogan eut une enfance difficile, marquée par la mésentente de ses parents et un climat de violence. Mais la violence vient également d’en haut, du pouvoir autoritaire de l’Etat qui fait arrêter en pleine nuit son père, suspect potentiel.

Violence qu’elle exerce sur sa personne par deux tentatives de suicide, à dix ans et à trente ans.

Le bâtiment de pierre est un livre étrange qui se présente comme un récit.

C’est plutôt une sorte de poème élégiaque sur la souffrance dans un lieu d’enfermement où l’on pratique la torture. S’y retrouvent aussi bien les prisonniers politiques que les gamins des rues dont le chant s’envole à travers les murs et donne de l’espoir. La narratrice elle-même enfermée et torturée, se fait la porte- parole d’un homme appelé A comme l’Ange, personnage mentionné dans les dernières pages.

Elle porte sa voix et elle hérite de ses yeux quand il meurt au terme de ses interrogatoires.

 

Un livre qui célèbre la vie - dont le nom en trois lettres revient comme un leitmotiv- mais une vie bien rabougrie, basique sans la joie, une vie à jamais marquée par la souffrance et la déchéance du corps. Une vie qui se nourrit de rêves dont celui de la liberté.

 

Le regard va loin à l’intérieur des murs et au delà des murs de la prison: on se retrouve dans la rue avec A, ou les gamins des rues. Mais on explore aussi le bâtiment de pierre dans ses sous-sols terrifiants et ses étages labyrinthiques, sans qu’il y ait de progression évidente. L’écriture rend compte de cette errance par des images multiples qui privilégient la sensation.

Pour certaines d’entre nous (Simone et moi), ce fut une véritable épreuve de lire ce livre et d’aller jusqu’au bout.

 

Les autres titres dont nous pouvions parler, Le Mandarin miraculeux et Les oiseaux de bois, présentent la même progression ( ?) l’errance dans la ville, Genève, Istanbul..., et la même insistance sur des corps dégradés, notamment des femmes (c’est frappant dans Les oiseaux de bois dont les nouvelles mettent en scène des femmes tuberculeuses, ou une malade cancéreuse en phase terminale, ou une femme enceinte en errance pour ne pas dire vagabonde...)

 

Nathalie et Christiane ont apprécié Le Mandarin Miraculeux; et Annick semble intéressée par l’écriture flamboyante et par le propos du Bâtiment de pierre. Il nous manquait Marie pour nous communiquer son enthousiasme.

Nous avons fait cependant la différence entre l’œuvre, difficile, et le parcours courageux de militante pour les libertés d’Asli Erdogan.

 

Revoyons-nous en janvier : le 31 janvier 2018?

Pour nous consacrer un peu mieux à Ian McEwan avec d’autres titres,

         Expiation

         Sur la plage de Chesil

         Ou Samedi, proposé par Annick.

Nathalie suggérait de relire La Porte de Magda Szabo, roman maintenant recommandé par Daniel Pennac. Comme si ce livre magnifique qui a trouvé depuis longtemps son lectorat, avait besoin de recommandation!

 

Les coups de cœur d’Annick :

Le livre d’Antoine Compagnon, consacré aux Chiffonniers de Paris, et L'Education de Jésus(quatre ans après Une enfance de Jésus) le dernier livre de Coetzee, salué par la critique littéraire, dont la revue En attendant Nadeau. Un livre étonnant et puissant que nous pourrions mettre à notre programme du 31 janvier, sans rien rabattre de nos ambitions précédentes.

« Portez-vous bien et enivrez-vous « de vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous ! »

« Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge ; à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge vous répondront, il est l’heure de s’enivrer, pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise. »

Les Petits poèmes en prose , Baudelaire

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19 novembre 2017

Les aléas de la communication : pour rétablir l'intégrité de nos échanges...

"Parfois , vous comprenez mal ce qu'on vous dit?..."

Vous savez, la pub pour Audika avec la charmante Annie Duperey...

Peut-être en suis-je arrivée là....les amies. Ou peut-être faut-il arrêter ces comptes rendus qui ne sont pas exhaustifs, et donc fautifs. J'en profite pour rétablir le nom du romancier américain, Dennis Lehane, qui fut avec son roman, Un pays à l'Aube, notre premier roman du premier café littéraire...

Peut-être dois-je revenir au café ou au thé...

Bref, je n'ai pas entendu les analyses du livre de Kasuo Ishiguro, Les Vestiges du Jour, analyses trop lointaines...Et don, pour un bilan plus positif, je vous les renvoie: 

" Nous sommes Christiane et moi très admiratives des Vestiges du jour, où Ishiguro incarne dans ce majordome l'adhésion aveugle à un système social et le refus de s'interroger sur les décisions odieuses de son maître (comme le lui demande celui-ci, il renvoie sans état d'âme les deux employées juives ; il laisse son père mourir seul dans sa chambre pour se consacrer à la réussite de la réception organisée par son employeur ) , une forme d'aliénation fondée sur une idéalisation de son rôle professionnel et de la "dignité" qu'il doit garder en toute circonstance  ; c'est aussi quelqu'un qui passe à côté de sa vie, à côté de l'amour que lui porte la gouvernante qui, elle, est tout à fait humaine et pense par elle-même.

Bref, nous aimons !! mais avons fait un aparté que tu ne pouvais suivre."

 

Portez-vous bien!

 

 

 

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11 novembre 2017

Novembre, auprès du feu et des livres resserrons-nous8

Au Café Beaubourg, ce mercredi 8 novembre, nous avons parlé de :

-       Ian McEwan,

-       des lectures de Marie concernant une auteure turque, Asli Erdogan,

-       de l’Art de perdre d’Alice Zeniter, présenté par Annick ;

nous avons abordé Kazuo Ishiguro et ses Nocturnes, recueil de nouvelles lu par plusieurs d’entre nous. 

Et nous avons parlé…parlé… parfois de lectures passées comme Un pays à l’aube de D. Lehanne, parfois de l’actualité en ce qui concerne le mouvement de dénonciation des femmes de toutes professions sur le harcèlement sexuel ; parfois de grandes questions qui  préoccupent, comme l’accueil des « sans-papiers » ; ou encore… ?

Venez à mon secours car je n’avais pas de magnétophone !

 

L’intérêt de l’enfant de Ian McEwan a beaucoup intéressé le cercle des lectrices, qui découvrait le travail d’un juge, sa façon d’instruire un dossier, de procéder pour élaborer un jugement, les interférences avec sa vie personnelle, notamment la crise que traverse son couple.

Où se trouve « l’intérêt de l’enfant » dans cette affaire qu’elle doit juger? Autoriser, ou pas, une transfusion interdite par la religion des Témoins de Jéhovah? Il s’agit de sauver une jeune vie, prometteuse, tant le garçon montre d’aptitudes pour la poésie, pour la musique. Après une visite à l’hôpital où la juge mesure par elle-même le degré de conviction (dans ses croyances religieuses et dans sa décision de refus de la transfusion) du jeune, où la musicienne qu’elle est, se met à chanter – à la grande stupéfaction de l’assistante sociale présente -, accompagnée par le jeune Adam au violon, un poème de Yeats (mis en musique par B.Britten), Down by the Salley Gardens, elle rend un jugement pour le moins surprenant. Le lecteur, qui l’avait suivie dans ses réflexions sur le respect des convictions religieuses et la liberté de pensée, est surpris devant sa décision finale d’autoriser la transfusion.

Mais qu’en est-il de cette liberté de pensée, du libre-arbitre ? C’est la question que pose le livre, pour Adam comme pour la juge.

L’auteur garde, à travers le point de vue omniscient adopté, une hauteur de vue qui lui permet d’embrasser tous les aspects de la pensée du personnage principal, Fiona May, dont il restitue avec justesse le flux mental.

Et qui lui permet aussi de montrer une grande technicité dans les problèmes traités, aussi bien juridiques que musicaux puisque Fiona, la juge, est aussi une musicienne avertie, au piano comme dans le chant lyrique.

Et que dire de la fin du roman où, apprenant le suicide du jeune Adam qu’elle a sauvé, ramené à la vie, puis rejeté dans sa demande de venir vivre chez elle, elle est submergée par sa culpabilité et par le chagrin : dans une crise de larmes, elle explique à son mari ce qui s’est passé et celui-ci trouve à la consoler avec beaucoup de tendresse. Leur couple semble réparé. Une fin cohérente, amenée par une grande complexité d’émotions diverses, et de sentiments, fort bien montrée.

Un livre qui nous donne envie d’aller plus loin dans la découverte de cet auteur dont le style et la façon d’écrire changent selon le sujet qu’il traite. Pourquoi pas L’expiation pour la prochaine fois ? Christiane en a commencé la lecture en anglais (Atonement).

 

Annick a parlé de L’Homme des Bois de Pierric Bailly, un récit de deuil sans pathos qui livre une évocation de la vie dans les campagnes françaises à notre époque.

 

Marie a ouvert son sac ( !) pour nous montrer plusieurs titres d’une romancière journaliste turque qu’elle aime beaucoup et dont le sort d’opposante a été heureusement médiatisé, ce qui lui a permis d’être libérée quatre mois après son arrestation. Il s’agit d’Asli Erdogan. Et il s’agit Du Mandarin miraculeux (des nouvelles), Les oiseaux de bois, Le Bâtiment de pierre, Le silence même n’est plus à toi.

Elle est éditée chez Actes Sud. Nous pourrions également la mettre à l’ordre du jour la fois prochaine. Libre à chacune d’aborder l’œuvre par les romans, ou par des chroniques, ou nouvelles. Le Bâtiment de pierre est consacré au monde carcéral et le dernier titre cité plus haut, doit l’être également.

 

Et Annick a sorti son joker, en me prêtant un livre demandé, promis et enfin là : Les Derniers Libertins de Benedetta Craveri dont nous avons lu d’autres titres, L’Âge de la Conversation par exemple, ou le livre sur Madame du Deffand et les salons. Mais il y en a d’autres, tous  consacrés au XVIIIème siècle dont Craveri est spécialiste.  

Ce livre, nous dit Annick, fait état de l’incroyable liberté de mœurs et de pensée accordée dans le mariage aux femmes aristocrates, dans les derniers feux de la monarchie. Ce n’est pas un livre d’histoire. C’est le roman « vrai » de sept destins, chacun emblématique et unique à la fois. C’est remarquablement écrit et l’on tombe immédiatement sous le charme de ce récit très bien documenté. Impossible, Annick, de laisser tomber ce livre ou d’en faire traîner la lecture…

 

Faut-il parler  de Kasuo Ishiguro (très rapidement abordé) que certaines d’entre vous connaissaient déjà à travers Les Vestiges du jour et de l’adaptation qui en a été faite au cinéma, concernant la vie d’un majordome ?  Ni Danièle ni Christiane ne semblaient transportées par ce livre.

Nocturnes, recueil de cinq nouvelles, nous a, dans l’ensemble, toutes intéressées par la finesse de l’observation, la fluidité de l’écriture, et la façon dont est traité le thème même de la musique.

La musique crée des liens entre musiciens, du partage, mais aussi de la jalousie, de la rancoeur devant l’inégalité du talent ou de la virtuosité. Ce sont surtout des musiciens de jazz (musique du soir ?) qui sont étudiés et les liens subtils qu’ils savent établir avec le public, les défis qu’ils se lancent à eux mêmes, l’égoïsme parfois où ils s’enferment pour mener une carrière toujours difficile et qu’ils veulent la plus longue possible.

 

Je vous propose, pour finir l’année, qu’on se voie le 20 décembre, avec Expiation de McEwan, et un livre d’Asli Erdogan. Si vous souhaitez parler du Prix Goncourt (E.Vuillard), ou d’un autre primé, pourquoi pas ? Il faudra nous donner envie de lire ces romans. Pour ce qui est de Chanson douce de Leila Slimani, je n’ai pu le lire…je n’en ai pas eu la capacité. Et vous ?

Autre proposition de ma part : et si en 2018 on relisait Tolstoï pour connaître un peu mieux son idéologie et ce qu’il apportait de nouveau en Russie à ce moment-là ? Il a écrit beaucoup, pas seulement Guerre et Paix…Et son journal ?

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01 octobre 2017

Rentrée d'automne

 

Rentrée joyeuse sous le signe du théâtre, au Café Beaubourg,  mercredi 27 septembre, puisque notre rencontre s'est prolongée au Théâtre de Poche du Montparnasse, pour un spectacle proposé et organisé par Danièle. Il s'agissait rien de moins que d'une pièce de Thomas Bernhart, Au But, qui, comme dit Marie, "nous en a mis plein la tronche"!!!

 

Mais auparavant nous avons bu un verre en regrettant l'absence d'Annick et de Nathalie retenues au-delà des mers!

Qu'avons-nous dit? Mille choses sur les vacances passées ou futures, parlant, finalement, de nos lectures d'été, fruits de rencontres, d'imprévus, ou au contraire, comme pour Nathalie, d'un programme bien arrêté, puisque, dit-elle, chaque été, elle relit Balzac (La Rabouilleuse, cette année) ou s'attaque aux grands classiques de la littérature comme, cette année, La Divine Comédie de Dante, dont elle nous a donné un plan de lecture : d'abord l'Enfer (le plus intéressant), puis le Purgatoire (beaucoup moins, mais on ne s'y ennuie pas), ensuite pour finir, le Paradis (qui tient ses promesses, même si le séjour est ennuyeux).

 

- Simone a lu avec beaucoup d'intérêt le livre de Vassili Grossman, Vie et Destin, livre important et passionnant qui l'a occupée toutes les vacances.

 

- Daisy relit Stendhal, avec un intérêt plus marqué pour le Journal que pour La Chartreuse de Parme, ou Le Rouge et le Noir qu'elle juge vieilli, notamment sur les questions religieuses.

 

- Christiane, inspirée par son voyage dans les Mascaraignes, a lu de Nathacha Appanah, Les rochers de poudre d'or, et Chercheurs d'or, Voyage à Rodrigue de Le Clézio.

Elle a lu également Alexandra David-Neel. Est-ce Le Voyage au Thibet? ou Rempart contre le néant ( titre magnifique)?

 

- Marie avait un avis mitigé sur Un certain monsieur Piekelny de F.M. Désérable, mais a aimé L'homme des bois de Pierric Bailly. Elle a aimé le ton affectueux de ce fils qui évoque la mort de son père.

Elle a lu avec plaisir, je crois(?), Retour à Reims de Didier Eribon.

Elle s'est lancée dans l'œuvre romanesque de Siegfrid Lenz dont nous avions vraiment aimé La leçon d'Allemand. Mais Le Bureau des objets Trouvés s'est avéré décevant pour elle.

- Danièle a lu et aimé Entre nous de Richard Ford, dont elle nous a raconté l'intrigue, bâtie sur une vie itinérante de ses parents, puis de lui avec eux, à travers l'Amérique. Un livre pour se demander  ce qui reste d'eux,  ce qui reste de leur vie quand ils ont disparu... Ce livre commencé il y a longtemps avec un texte, Ma mère (Editions de L'Olivier). Trente ans plus tard, aujourd'hui, il a ressenti le besoin d'y adjoindre le texte sur son père pour les réunir dans le souvenir, à défaut de l'être dans la mort. Nous connaissons et apprécions cet écrivain passionnant dont nous avons lu Canada ou Le jour de l'Indépendance

Elle a lu également avec intérêt Philippe Roth, Complot contre l'Amérique. Christiane est intervenue pour dire du bien d'un autre titre de Philippe Roth, La Pastorale américaine...que nous pourrions peut-être lire pour la fois prochaine?

 

Nous avons lu chacune bien d'autres livres,  sans parler de la fréquentation des œuvres d'art ou des ouvrages critiques sur l'art (Daniel Arasse dont on vient de réunir les écrits ou les entretiens sur l'art, rappelle Daisy).

 

Pour ma part, j'ai parlé de deux livres très différents qui m'ont plu :

l'un, pour sa composition "tressée" autour de trois destins de femmes dont les récits s'entremêlent alternativement pour se rejoindre tout à la fin (La Tresse, premier roman de Laetitia Colombani, lu également par Marie qui complète la présentation de ce roman);

l'autre, Patria de Fernando Aramburu, pour sa problématique sur la violence de la lutte armée de l'ETA, sur la difficile reconstruction des victimes, veuves et orphelins, et sur la destruction de la vie, désormais figée, des terroristes pourchassés, arrêtés, emprisonnés, et de leurs familles. Et tout cela à travers les vies de deux femmes d'un petit village imaginaire du Guipuscoa, Miren et Bittori.

Elles furent amies de jeunes filles, puis de jeunes femmes, se fréquentant intimement, cultivant l'amitié des deux maris aux loisirs communs dans les différents cercles de sociabilité villageoise, et de leurs filles réciproques, Nerea et Arantxa qui font partie de la même bande d'amies.

Pour le mari de Bittori, Txato, chef d'une petite entreprise de transports, tout bascule lorsqu'il finit par refuser de payer " l'impôt révolutionnaire" à l'Organisation, et qu'il est mis au ban du village par des insultes écrites sur les murs, les menaces de mort anonymes, et par le silence dont on l'entoure, y compris de la part de son meilleur ami, Joxian, le mari de Miren. Celle-ci cesse également de fréquenter son amie, de la saluer, d'autant plus qu'un de ses fils, Joxe Mari, militant de l'ETA a passé à la clandestinité et fait partie  des commandos de la lutte armée.

Txato est assassiné dans le dos, en plein jour à deux pas de chez lui, lorsqu'il rejoint sa voiture.

Des années après, après un temps d'exil dans son appartement de San Sebastian, sa veuve décide de revenir au village pour savoir la vérité : qui a tiré sur son mari?

Elle a des doutes sérieux sur Joxe Mari  dont la présence dans le village était attestée par au moins deux témoins, dont son mari qui, en rentrant, avait échangé deux mots avec lui. L'enquête est d'autant plus difficile que l'intéressé est à présent en prison à vie, loin du pays basque et ne veut pas écrire à celle que ses parents (surtout sa mère) appellent à présent, "la folle".

 

Cette trame est bouleversée par une narration éclatée, et par l'histoire et les différents points de vue de personnages satellites, principalement ceux des enfants des deux couples, qui mènent difficilement leur vie, en raison du traumatisme, des accidents de la vie...La parole est disloquée, la durée temporelle également, les points de vue se succèdent et se brouillent lorsque le narrateur passe du style indirect, où l'on sent sa présence, au style semi-direct où il plonge dans l'intériorité de ses personnages, pour finir au style direct et livrer un échange verbal. Le lecteur doit être très attentif pour rétablir le fil. C'est le chaos des vies que le narrateur a voulu rendre. Il montre aussi que d'autres voies sont possibles pour vivre sa culture et penser dans sa langue maternelle, la langue basque.

Peut-être est-ce celle qu'il a choisie, lui?

"Je souhaite que les générations à venir sachent ce qui s'est passé et qu'elles le sachent à partir de versions qui ne blanchissent pas l'histoire. Avec mon roman j'ai voulu contribuer à la défaite culturelle d'ETA". (Libération, 5 avril 2017)

Le livre connaît un véritable succès d'édition et d'opinion en Espagne où je l'ai vu dans toutes les vitrines des librairies. Le livre attend sa traduction en français et en d'autres langues. Il est à noter qu'un petit lexique à la fin est bien utile pour traduire les mots basques, surtout les termes de parenté qui nous apprennent beaucoup de choses sur la société basque et sur sa tendance au matriarcat.

 

Pour la fois prochaine,  je vous propose deux dates (18 octobre ou 8 novembre) et un titre (sinon deux avec le Philippe Roth mentionné plus haut), L'intérêt de l'enfant de Ian MacEwan, romancier anglais contemporain, de grand renom qui change sa manière d’écrire, selon le sujet abordé.

 

Portez-vous bien!

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23 juin 2017

Naïades au bassin

 

Quasiment personne autour de notre bassin attitré. Même à 18h 30 la chaleur était lourde et le soleil ne se décidait pas à faiblir.

 

Qu'importe! Nous sommes venues à six, bien lestées de bouteilles d'eau, pétillante ou pas, de vin rosé et de vin de Touraine, tout cela bien frais, comme il se doit. Les petits amuse-gueules, savoureux et bien choisis, offraient la même diversité, du salé au sucré.

 

Nous avons trouvé de l'ombre et les chaises vertes traditionnelles pour un échange informel où il fut question de livres, ceux qu'on avait lu et ceux qu'on se proposait de lire durant l'été, de théâtre (Danièle a un projet de sortie en novembre, dont elle nous reparlera), de cinéma ...et de politique (actualité oblige!)

 

J'ai aussi lancé l'idée d'un" prix des lectrices" pour récompenser les livres qui nous ont marquées, au cours de ces neuf ans écoulés qui ont vu l'arrêt de notre activité professionnelle et nos rencontres régulières autour des livres.

Je vais tâcher de faire une petite liste dont je ne sais si elle ira au-delà de la création du blog, et vous la transmettrai par nos canaux parallèles.

 

Et nous avons évoqué quelques uns de ces auteurs, découverts, ou revisités, de Yan Lianke, à Sandor Maraï, de Javier Cercas, à l'inoubliable Svetlana Alexievitch...

 

Pour l'heure, nous étions assises sur nos chaises du bassin des Tuileries, comme sur la kappia (ouvrage architectural en terrasse au-dessus de l'eau, favorisant rencontres, réunions, et par là, la vie sociale) du Pont sur la Drina.

Le Yougoslave Ivo Andrič (Bosniaque par sa naissance, Croate par ses origines, et Serbe par ses engagements)  a écrit ce livre en 1945,  qui fut traduit du serbo-croate par le titre Il est un pont sur La Drina (traduction Georges Luciani en 1956), est devenu par la suite Le pont sur la Drina (traduction Pascale Delpelch en 99).

Je vous laisse apprécier la nuance qu'apporte le changement d'article, du déterminé à l'indéterminé.

 

Ce Prix Nobel (1960), très discret et inconnu en France où il a pourtant vécu quarante années, mêlé intimement à la vie intellectuelle parisienne, est glorifié dans son pays, toutes ethnies confondues.

Car ce pont entre deux rives, relie aussi toutes les communautés, qu'elles soient musulmanes, islamisées, catholiques orthodoxes, juives (d'abord sépharades, puis azkénazes), tziganes (il est d'ailleurs intéressant de voir la localisation de leur habitat par rapport à ce fameux pont, tout en bas, à mi - hauteur, en haut, près du bazar, plus loin...

 

C'est une chronique que nous livre Andrič, étalée sur quatre siècles, depuis le XVIème siècle jusqu'au XXème siècle, nous montrant que, depuis sa construction, ce pont a tissé la vie des gens, parfois pour leur malheur (supplice du pal pour celui qui tenta d'en empêcher la construction; lieu de suicide pour la jeune épousée obtenue de force), le plus souvent pour leur bonheur puisqu'il favorise commerce et rencontres là où auparavant il n'y avait qu'une rivière impétueuse, épisodiquement franchie par un bac.

 

Pour ma part, j'ai aimé ce style clair, précis, ainsi que le talent de conteur d'Andrič qui nous fait assister à tous ces évènements du passé comme si nous y étions. Ce sont quatre siècles de cohabitation et de dominations (empire ottoman puis empire austro-hongrois) qui sont revisités.

 

Danièle, qui a commencé ce livre, n'a pas la même appréciation et trouve le récit peu "accrocheur", "lourd"… Est-bien cela Danièle?  Tes éloges « ironiques » visaient juste la virtuosité du bourreau dans la technique du pal !

 

 

Pour les vacances, Simone recommande le livre d'Eric Vuillard, L'ordre du jour, qui décortique la mécanique politique et psychologique qui a conduit à l'arrivée au pouvoir d'Hitler.

 

Nathalie a parlé d'une jeune romancière espagnole, amie de Rosa Montero que nous connaissons, et qui s'appelle Vanessa Montfort : deux romans remarquables ont précédé le titre dont tu nous as parlé, Le lévrier, une pièce de théâtre. Connue et admirée sur le web hispanique, on apprend en effet que cette jeune femme, née en 75, a déjà écrit plusieurs romans dont Mitología de Nueva York et Mujeres que compran Flores.

 

Marie a parlé avec enthousiasme Des Heures silencieuses de Gaëlle Josse qui livre le journal intime d'une jeune femme flamande de Delft au 17ème siècle, avec ses failles et ses frustrations.

Et puisque on ne parle jamais si bien que de ce qu'on est privé (Rousseau à propos de la liberté quand on est enfermé, ou du printemps quand il neige), nous avons parlé en ce jour atroce de canicule parisienne, de la neige, et de la mort dans la neige. Daisy a évoqué la mort de Robert Walser (un écrivain suisse allemand, qu'elle ne connaît pas d'hier) et qui mourut mystérieusement dans la neige, réalisant ce qu'il avait imaginé dans une de ses nouvelles, Blanche Neige, nouvelle adaptée au cinéma par João César Monteiro en 2000.

 

Autant vous l'avouer, les amies, la chaleur et les petits verres de vin (" mon verre s'est -finalement- brisé comme un éclat de rire") m'ont distraite de ma tâche et plusieurs de vos titres ont disparu dans la brume...de mon esprit accablé. Alors corrigez, complétez au besoin...par nos canaux parallèles.

 

Portez- vous bien dans la fraîcheur revenue, et rendez-vous en septembre, le 27?     Hélène

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02 juin 2017

"Embarquées sur le Saint François..."

 

 

Finalement quatre autour de la table ronde.

Et nous avons joué les prolongations, nous séparant à 8 heures demi, prises jusque là par nos conversations qui abordèrent les livres plus tard dans la soirée.

 

Nous parlâmes de l'orthographe et des difficultés d'analyse des enfants qui voient dans la dictée un simple exercice de mémorisation, de restitution d'un texte parfois appris par coeur....Bref, on ne travaille pas assez le sens de la langue dans le primaire, par des analyses et de la réflexion.

 

Pour ce qui est des lectures nous avons salué le talent de Baldwin (découvert dans un théma d'Arte, intitulé comme l'un de ses livres, inédit, Je ne suis pas votre nègre) dont nous avons lu des choses différentes : des romans pour Danièle, très emballée (Un autre pays), et moi (La chambre de Giovanni) , et un essai pour Marie, La prochaine fois le feu.

 

Né en 1924 à Harlem, il s'est politiquement et civiquement engagé pour les droits des Noirs dans la société américaine. Il est venu  en France en 1948 participant à la vie intellectuelle et artistique, à Paris et à Saint-Paul-de- Vence qu'il quitte en 57 revenant quelque temps en Amérique, et qu’il retrouve en 70. Il y mourra en 1987.

 

Fils de pasteur, noir et homosexuel, il parle de la souffrance qu'engendrent les différences, et de la culpabilité qui le ronge. Mais ce ne sont pas les particularités culturelles, la culture des Noirs américains qui l'intéressent comme par exemple chez Toni Morrison qu’il a influencée. Dans ces premiers temps de la lutte pour l'égalité des droits, comme le dit Marie, c'est l'universalité de l'humain qu'il revendique, c'est l'application des droits de l'homme, que celui-ci soit blanc ou noir.

 

Pour ma part j'ai été oppressée par le sentiment tragique de la vie qu'il exprime dans son beau roman, La Chambre de Giovanni, servi par une très belle écriture, puissante et évocatoire. Je vous laisse juger de ce début de roman :

" Je me tiens debout à la fenêtre de cette grande maison, dans le sud de la France, tandis que tombe la nuit, la nuit qui mène à l'aube la plus terrible de ma vie. J'ai un verre à la main, une bouteille devant moi. J'aperçois mon image dans la lueur de plus en plus obscure de la vitre: mon image est élancée, un peu comme une flèche, mes cheveux blonds brillants. Mon visage ressemble à un visage que vous avez vu maintes fois. Mes ancêtres ont conquis un continent, ils ont traversé des plaines jonchées de morts jusqu'à un océan qui, tournant le dos à l'Europe, faisait face à un plus sombre passé."

C’est d’abord un Américain qui parle, mais un Américain qui n’oublie pas qu’il est aussi un Noir.

 

Tony Morrison que nous connaissons par ses romans, a écrit également un petit livre passionnant (Playing in the dark, série de conférences où elle analyse le rôle attribué au personnage noir et la place qui lui est réservée dans les œuvres de Melville et autres écrivains, surtout américains, et donc à l’adresse d’un lecteur plutôt Américain blanc) conforte bien sûr la démarche universaliste de Baldwin, qu’elle a fréquenté (de nombreux travaux universitaires, aux Etats Unis ont étudié les influences entre les œuvres et les engagements de ces deux figures intellectuelles), mais il me semble qu’elle la dépasse en s’attachant particulièrement aux souffrances sociales, psychiatriques, liées à l’identité, aux particularités culturelles de l’homme noir. « I am writing for black people…Il dont have to apologize »( The Guardian, 25 avril 2015). Qu’en pensez-vous ?

Nous avons constaté que Baldwin dans ce roman, La Chambre de Giovanni, pouvait se projeter  dans la peau d'un Américain blanc et  blond pour y analyser ses problèmes identitaires dont l'essentiel semblent tourner autour de l'homosexualité refoulée, la culpabilité afférente (à l’époque), et de la relation difficile avec le père.

 

Par contraste, nous avons évoqué l'œuvre  d'un poète tchadien contemporain, Nimrod, édité chez Gallimard dans la collection Poésie (J'aurais un royaume en bois flotté). C'est dire, si besoin en était, avec les nombreux prix qui l'ont distingué, qu'il y a derrière ce docteur en philosophie, toute une œuvre de qualité, intellectuellement et artistiquement reconnue.

On ne peut qu'être subjugué par la douceur qui émane de ce poète tombé amoureux à six ans de la langue française. La douceur est pour lui une valeur humaine cardinale, conquise sur la violence naturelle. À découvrir donc...avec le portrait qui en est fait dans la préface :

 

" Avec le temps, Nemrod est devenu un homme du nord....un Africain....qui n'aime rien tant que l'air iodé de la Manche, le crachin de la côte picarde, la pluie "cette fille d'eau" que "le désir cartographie à hauteur de ciel".

 

Continuant à tâtons nos explorations, nous sommes descendus dans le métro, avec Danièle bousculée au portillon....Cela a fait remonter chez moi une sombre histoire du temps où j'enseignais à Saint-Denis, et que je refusai moi aussi,  la collante promiscuité du fraudeur qui avait voulu passer avec moi.

Cela m'avait valu sa haine et sa vindicte, un petit séjour d'une demi heure au guichet, à côté de l'employée de la RATP, où soit dit en passant, je sus me rendre utile en répondant aux questions de voyageurs sur les possibilités d'aller à Chantilly)...

Cela m'avait valu une descente sous protection sur le quai où le sombre individu avait été repéré m'attendant avec une détermination remarquée, et puis un voyage en cabine près du conducteur où nous surveillâmes par le rétroviseur latéral, à chaque station, la descente, puis la remontée du vengeur qui m'avait bien dans l'œil. Un voyage unique au bout de la nuit et un petit jeu qui a duré jusqu'à la station Saint-Lazare où je me suis jetée, la première, dans l'immensité de la gare, semant mon poursuivant qui sans doute s'était lassé (?), disparu Place Clichy ( ?)

 

Une histoire que je vous raconte, sur la demande du groupe et que j'avais racontée à l'époque à mes collègues et à la proviseure (devinez qui?), stupéfaits par l'aventure.

 

Avec Andrič, et Il est un pont sur la Drina, Annick a ouvert d'autres pistes d'exploration, littéraires, ethnographiques, historiques. Ce pont, à la valeur hautement symbolique, qui relie les rives entre Bosnie et Serbie, permet aussi aux diverses populations aux différences culturelles, religieuses, ethniques, de se retrouver. Trois siècles d’histoire depuis sa construction par le Grand Vizir Mehmet Pacha Sokovitch, jusqu’à sa dégradation en 1914.

 

Lisons ce livre remarquablement écrit, salué par la critique, la distinction du prix Nobel, et qui met à l'honneur un homme de lettres qui vécut dans l'ombre, 50 ans en France, et une littérature dont nous ne connaissons pas grand chose, les lettres serbes (voir aussi un autre titre d'un autre écrivain serbe, Bulatovič, Le coq rouge)

 

Danièle a fait un parallèle avec Ismaël Kadaré qui a su parler avec beaucoup de talent lui aussi des ponts qui relient (Qui a ramené Doruntine? Le pont des trois arches) des codes d'honneur, et de la cohabitation de populations différentes, musulmans, juifs et chrétiens). De lui, nous nous souvenons surtout du Général de l'armée morte, adapté au cinéma, interprété par M. Piccoli. Mais il a derrière lui une œuvre romanesque importante.

 

Pour la fois prochaine aux Tuileries (21 juin), nous pourrions poursuivre nos impressions de lecture de Baldwin, et discuter avec Annick du livre Il est un pont sur la Drina...

 

Pour nous soutenir il faudra bien une petite boisson et de petits apéros pour l'accompagner...On en reparlera un peu avant. Je tâcherai de vous rapporter des kouignettes de Quimper.

 

D'ici là, portez-vous bien au soleil...Hélène 

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28 avril 2017

Sakura et citron chaud!

 

 

Par une froide soirée de printemps nous nous sommes retrouvées à six au Café Beaubourg, illuminées par la présence inattendue de Nathalie,  l’Ardéchoise, et celle de Christiane, revenue du Japon…et la suggestion de lecture – avisée ? avec Journal d’un étranger à Paris de Malaparte -  de l'homme au catogan et au chapeau, qui nous fit au passage, le plaisir d’un bref bonsoir.

Les sujets de discussion ne manquèrent  pas dans cet entre deux tours des élections, nourris par les expériences de voyage de Christiane, prête à repartir au Japon à une autre période que le printemps. Elle nous montrera des photos la prochaine fois et parlera de sa lecture de Murakami qu'elle découvre avec Kafka sur le rivage, roman fantastique que nous avions lu et apprécié il y a deux ans déjà.

 

Cela a fait un enchaînement tout trouvé avec les romans graphiques de Taniguchi, appelés "manga" au Japon, mais qu'ici en France, l'on distingue bien des autres manga qui n'ont pas de visée littéraire, selon les explications données par Daisy.

Nous avons aimé ce graphisme précis, réaliste, qui joue sur des cadrages divers et éloquents. Les personnages sont attachants, prennent conscience de leurs blessures d'enfance, reviennent volontiers sur leur passé (Le journal de mon père) et dans leur passé (Quartier lointain) pour le revivre, et faire différemment. N'était- ce pas aussi le cas dans certaines œuvres de  Murakami, grand maître de la confusion du temps, du passage dans des époques passées et celles à venir (cft le fameux escalier sur une bretelle d’autoroute dans 1Q84)?

Ces romans graphiques nous ont plu et nous aurons plaisir à les fréquenter désormais.

 

C'est le roman de Siegfried Lenz, La Leçon d'allemand, qui fut au centre de nos discussions.

Siegfried Lenz (1926-2014) est un écrivain engagé qui entama dans l'après guerre, auprès d'Heinrich Böll, Gunter Grass et d'autres, le renouveau des Lettres allemandes. Il a milité aux côtés de G. Grass en faveur de Willy Brandt, devint l'ami du chancelier Helmut Schmidt.

Il a plaidé pour le renoncement à l'oubli. "Auschwitz nous appartient, a-t-il écrit, c'est une illusion de croire que nous pouvons vivre en paix avec ce passé".

 

Voilà pour un auteur que nous connaissons mal, dont les romans ne sont pas tous traduits en français, et dont on vient en Allemagne de découvrir un inédit, Le Transfuge (Der Überlaüfer), dont parla Le Monde des livres en mars 2014.

Le titre, La Leçon d'Allemand , met au centre du livre, la punition infligée à un jeune délinquant en centre de redressement, parce qu'il a rendu copie blanche sur le sujet de rédaction, Les joies du devoir.

Trop de choses à dire! Mis en cellule de punition pour faire tout de même son devoir, il se met au travail et demande des prolongations pour mener sa tâche à son terme et raconter l’exemple qu’il trouva dans les sphères, familiale et villageoise.

Punition, et libération, car l'adulte qu'il est entrain de devenir (il sort de détention à 21ans), voit enfin clair sur le caractère pervers de son père,  celui qu'il appelle le plus souvent dans son récit, "le policier de Rugbüll", parfois "mon père" : il prend tant de joies dans l'accomplissement de son travail de policier qu'il va bien au-delà de ce qui lui est strictement demandé, la surveillance d'un peintre, empêché de peindre par les nazis (Max Ludwig Nansen dans le récit) parce que sa peinture, aux couleurs violentes, est jugée "dégénérée".

Il épie le peintre jour et nuit, saisit des dessins, des peintures, les brûle en cachette. Il abuse de son pouvoir, en tant que policier (au lieu de protéger celui qui lui sauva autrefois la vie au risque de la sienne); en tant que père, qui brise moralement ses trois enfants, livrant à la prison son fils aîné qui s'est volontairement mutilé pour échapper à la conscription et à la guerre en Russie, lui refusant ensuite secours quand il est en fuite et gravement blessé pour le livrer finalement à un probable peloton d'exécution.

Le jeune Siggi, narrateur du récit, est lui aussi manipulé, brutalisé, et soumis à des conflits de loyauté qu'il traite comme il peut. Et la jeune sœur, Hilke, n'échappera pas non plus aux manipulations, renforcées par le rôle néfaste de la mère névrosée, malade du devoir, elle aussi.

C'est tout un système familial qui est démonté dans cette reconstitution du passé et qui permettra la déclaration finale au directeur de la prison, "je suis ici à la place de mon père".

Mais la peinture des relations familiales, ou la restitution d'une époque troublée, ne sont pas les seuls intérêts du livre.

 

La Leçon d'Allemand analyse à travers l'interdiction de peindre faite par les nazis à Emil Nolde, né Jansen, (car c'est bien de son histoire qu'il s'agit - cf le livre de Lionel Duroy, Échapper, qui étudie point par point cette transposition- ) le thème de la création artistique et les contournements que trouve l'artiste avec ses aquarelles, "images non peintes", et qui repart sans cesse de zéro comme il le dit au jeune Siggi, qui fut son ami, son modèle et le conservateur délictueux de certaines de ses œuvres.

Enfin, il y a ces puissantes évocations du pays natal, le pays de Hambourg et particulièrement, cette région de la Frise, proche du Danemark.

Pays de vent, de terre et mer mêlées, aux ciels immenses chargés de lourds nuages... « ce pays, ton pays, il ne comprend pas la plaisanterie…Toujours excessivement grave, même quand il y a du soleil, toujours cette sévérité. Tu as du mal à le supporter ? On se sent comme contraint, Max. Mais à quoi ? » p418 Pavillons Poche

Les personnages du roman, évoqués dans une fresque pittoresque où l'on décline leurs fonctions, (le peintre, l'aubergiste, le facteur, le vieux capitaine, l'oiseleur...) sont des émanations de cette terre où il vaut mieux être solidaire, et où l'on ne comprend pas l'acharnement du policier. Des gens de devoir, certes, mais des gens de bon sens surtout.

 

Et je n'ai pas parlé du style, très vivant, qui rend immédiatement le livre attachant : l'humour le dispute au réalisme, à la poésie. Certaines pages sont des morceaux d'anthologie et ce n'est pas pour rien que ce livre est inscrit au programme du cours de lettres dans tous les lycées allemands.

 

Nous avons prévu de nous revoir le mercredi 31 mai, vers 18 heures autour de l’œuvre de Baldwin qu’Arte et France Culture nous font (re)découvrir en ce moment. La prochaine fois le feu, peut être une entrée dans l’œuvre. Outre les essais, nombreux, il y a des romans célèbres, dont La Conversion, ou L’Homme qui meurt, ou Harlem Quartet…Et du théâtre….Et des nouvelles (Face à l’homme blanc).

Nathalie nous a parlé  de lectures intéressantes sur le même sujet que traite Baldwin (la condition des Noirs aux Etats Unis), Quand je serai noire de Maya Angelou.

Autre écrivaine américaine lue avec intérêt, Siri Hustvedt, Un Monde Flamboyant, ou l’Envoûtement de LilyDahl.

 

Choisissez, et Hauts les cœurs !

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24 mars 2017

Cerisiers en fleurs et tanuki!

 

 

 

 

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Autour de nos six verres, rouges et blanc, hier soir au café Beaubourg, nous avons fait état de notre progression dans la lecture de La Montagne magique de Thomas MANN que l'émission La compagnie des auteurs de France Culture,  indiquée par Simone, nous aide à décrypter, notamment l'émission N°2, consacrée à ce roman et à la nouvelle traduction qui en a été faite par Claire de Oliveira, interlocutrice de Matthieu Garrigou-Lagrange.  

 

 

Sans être forcément germanistes, nous avons apprécié cette belle traduction, fruit de quatre ans de travail, qui relève le défi d'une écriture inventive, réinventant une langue allemande, qui, selon la traductrice n'a rien de " classique" chez Thomas Mann.

 

"Mes amis qu'on est heureux sur cette montagne! C'est l'air que j'ai joué à l'harmonica sur la demande de Danièle, pour nous encourager à aller de l'avant. 

Mais pour y trouver la sérénité nécessaire, Marie avait averti nos voisins de table immédiats, de ne pas y faire cas, que ce n'était pas pour "faire la manche"! J'ai donc pu fermer les yeux et enchaîner avec La Paimpolaise.

 

Voilà pour l'ambiance musicale, détendue comme il se doit. Et, il faut le croire, incitatrice à poursuivre plus avant dans les lettres allemandes, avec La leçon d'Allemand de Siegfried LENZ, que, sur les traces de Nathalie -  ardéchoise, et non pas normande- , nous souhaitons lire ou relire. Nous le mettons donc au programme de notre prochaine rencontre du ‪26 avril, ainsi que les romans graphiques du Japonais, Jiro TANIGUCHI, que Daisy nous a présentés avec enthousiasme. Au choix:

- Furari

- Le journal de mon père

- le Gourmet solitaire

- L'homme qui marche

- Quartier lointain

 

Changeons d’approche pour apprécier une autre composante de l’univers romanesque, le dessin, qui met en place les situations, accompagné par une écriture minimaliste. Nous pouvons en lire un pour découvrir cet auteur et ce genre....et peut-être aussi Le Japon où se rend Christiane ces jours-ci.

D'où les Tanukis que certaines ont vu arriver dans leur boîte mail sans y rien comprendre. Mais, selon les Japonais, ils sont partout,  surtout dans les sous-bois et les rivières évidemment.

 

Au centre de nos discussions il y eut  le livre de l'écrivaine américaine, Lauren GROFF, Les Furies, que plusieurs avaient lu avec intérêt, dont Christiane, qui l'a lu en version originale, sous le titre Fates and Furies.

 

C'est un beau travail d'écriture, et nous avons rappelé que de nombreux écrivains américains ont fréquenté des ateliers d'écriture pour apprendre le métier de romancier. D'où cette impression de virtuosité qu'on a en lisant ce roman à la construction simple, en deux parties, mais dont le ressort est fondé sur les révélations renversantes et successives de la deuxième partie, à la manière d'un puzzle qui rétablirait peu à peu, en la renversant la véritable personnalité des personnages, à partir d'éléments inconnus de leur histoire, qui arrivent enfin à la lumière et qui modifient la connaissance qu'ils avaient l'un de l'autre.

 

Deux parties donc:

- jeunesse et mariage du personnage masculin, Lancelot. Puis la vie de couple avec Mathilde, la femme parfaite, physiquement et affectivement,  "au service" de la carrière artistique de son mari.

- A la faveur de la disparition précoce de Lancelot qui décède à sa table de travail, des éléments du passé des deux époux remontent pour remettre en cause cette image de couple parfait. 

Un couple qui s'était construit sur des mensonges, ou des omissions réciproques, mais aussi sur des manipulations très conscientes du personnage féminin, Mathilde, qui construit sa propre image idéalisée auprès de son mari amoureux ; écrit avec le temps, l'histoire du couple (le fameux coup de foudre) ; sort de sa solitude effroyable et connaît effectivement le bonheur dans le sexe (les quelques expériences faites après le deuil lui apprennent qu’elle ne trouvera pas de meilleur amant que Lotto), et dans le sacrifice de ses propres ambitions.

Daisy a proposé un rapprochement avec le livre de James Salter, Un bonheur parfait, retraçant lui aussi, sur la durée, une vie de couple, très lisse, où l'annonce de divorce tombe comme un  brutal grondement  d'orage.

Mais la vie de couple de Lancelot et Mathilde, dans Les Furies, n'a rien de lisse. Beaucoup d'aspérités au contraire, qui viennent attirer l'attention du lecteur sur les failles souterraines de ce couple, comme le désir inassouvi d'enfant, la chute à l'aéroport, la gestion autoritaire et impitoyable de la carrière de Lotto, la relation étrange de Mathilde avec sa belle-mère, qui l'a conduite à la séparer pour toujours de son fils qu’elle ne reverra pas. Avant les révélations de la deuxième partie du livre, on peut déjà se demander si le destin de cette femme idéale n'est pas essentiellement destructeur, plus que constructeur.

 

Pourquoi Les Furies ? Simone n’a pas manqué de pointer ce titre qui renvoie à la mythologie : pour les latins, les Furies, et pour les Grecs, les Erynies.

Elles personnifient la vengeance, avec un champ d’action illimité, puisqu’elles peuvent poursuivre leur victime après sa mort. Elles sont justes mais sans merci, aucune prière ne peut les émouvoir.

On semble dresser là le portrait de Mathilde qui est la gardienne de la mémoire de son mari, comme elle le fut de sa carrière. Elle en a le côté implacable, la froideur, la détermination (notamment avec Chollie, l’ami d’enfance de Lotto, ou avec sa belle-mère qu’elle prive jusqu’au bout de son fils). C’est un personnage démoniaque, peu sympathique (?) malgré sa beauté.

(Pour une adaptation à l’écran, il faudrait l’interprétation d’Isabelle Huppert, qu’en pensez-vous ? Je pense à ses films noirs…Dans les dernières pages du livre, c’était l’image d’Isabelle Huppert qui s’imposait à moi et que j’essayais en vain de chasser).

 

Mais Mathilde – Aurélie (son vrai prénom) a elle-même ses propres Erynies qui la renvoient sans pitié à son enfance solitaire, et à son péché originel (la mort inconsciemment souhaitée et réalisée du petit frère) : elle fut rejetée par ses père et mère, confiée à des parents éloignés et infréquentables, et totalement privée d’amour, dans un vide relationnel total. Tout ce qu’elle construit pour combler ce vide, tout ce qu’elle s’approprie (Lotto et sa carrière, l’écriture dramatique – puisqu’elle corrige les manuscrits sans que celui-ci n’y voie goutte ! -, les proches de son mari…) lui échappe et disparaît, ou se retourne contre elle.

C’est le remords inconscient qui ruine sa vie, qui la conduit à supprimer en elle la possibilité de donner la vie. Mais l’auteure n’utilise pas le prisme de la psychanalyse pour étudier son personnage, sans conteste au centre du livre. Elle se contente de montrer et d’éclairer par ce titre, Les Furies, qui donnent une dimension tragique à ce destin de femme.

Alors est-ce vraiment le meilleur roman de l’année 2016 comme l’a dit Barak Obama ? Dans le paysage américain, il est vrai…

Nous nous verrons en avril, le 26 avril, avec La leçon d’allemand en relecture et les mangas de Jiro Taniguchi.

Et pour les amateurs de romans policiers, Daisy nous recommande Tony Hillerman et sa Trilogie Joe Leaphorn (mais il y a une vingtaine de titres en français)

Intéressant également, La double vie de Vermeer de Luigi Guarnieri chez Actes Sud.

 

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24 février 2017

..."Qu'on est heureux sur cette montagne!"

La Montagne Magique résiste malgré nos coups de piolet - un peu timides, il est vrai, pas assez concertés -.

 

Au café Beaubourg, mercredi 22 février, Simone et moi, un peu en arrière, regardions la cordée mal "encordée" pour l’ascension, si on peut risquer la métaphore, Marie, et la filer.

 

Bon. On a regardé aussi vers l'avant. Et nous avons évoqué quelques points intéressants de ce livre, impressionnant par la quantité de questions qu'il soulève, et d'idées qu'il brasse sur la nature humaine, sur le progrès, sur l'humanisme, dans ce « monde d’avant » la guerre.

 

De nombreux débats philosophiques viennent régulièrement s'inscrire dans la narration, ces joutes répétées (entre Naphta et Settembrini, deux malades, descendus au village de Davos-Platz, après une cure au sanatorium) constituant des spectacles pour les pensionnaires, les vacanciers, sur les chemins de promenade, les terrasses de café de Davos, le hall du Berghof...Des débats d'idées dont nous ne comprenons pas toujours les arguments ni les subtilités...

 

Pourtant, la narration est fluide, aidée par la mise en scène d'un narrateur enjoué, plein d'humour, amusé par les réactions, les sentiments de son personnage, Hans Castorp, " ce frêle enfant de la vie" comme l'a appelé Settembrini, le professeur italien. Il regarde avec indulgence et humour son évolution intellectuelle et morale dans le monde d'en haut, le monde des idées, loin des préoccupations professionnelles et politiques du monde d'en bas.

 

Annick et Nathalie qui avaient lu des nouvelles de Thomas Mann ( Mort à Venise et autres nouvelles, pour l'une, et Sang réservé et autres nouvelles, pour l'autre) parlent au contraire d'une narration lourde, très démonstrative, aux références culturelles appuyées. Peut-être s'agit-il de nouvelles de jeunesse, écrites avant 1924 (parution de La Montagne Magique : l'auteur des Buddenbrook, prix Nobel en 29, a amélioré son art par la suite.

 

Car il s'agit bien de littérature, et non d'un ouvrage philosophique déguisé. L'auteur est nourri d'une culture classique et interroge dans ce livre les mythes germaniques ou grecs. Par exemple il donne pour titre à la folle nuit de Carnaval, « la nuit de Walpurgis », (rendez-vous des sorcières, pour une fête païenne du 30 avril-1er mai) en référence au Faust de Goethe, comme le confirme la citation extraite du Faust I, faite par  Settembrini à propos de Clawdia: « regarde-la bien, c’est Lilith ».  Au cours de cette nuit particulière, les malades du Berghof - certains gravement atteints -  se déguisent et retrouvent une liberté qui leur fait quasiment tout oser, y compris, pour Hans Castorp, parler avec Clawdia, lui avouer sa flamme en français (Clawdia : « pour moi parler français, c’est parler sans parler,- sans responsabilité » ; Hans "Je t’aime, balbutia-t-il je t'ai aimée de tout temps, car tu es le Toi de ma vie, mon rêve, mon sort, mon envie, mon éternel désir… » p.355). Au-delà de toutes les convenances, comme dans un rêve, les deux personnages se parlent dans une salle à manger désertée. Une conversation seul à seul comme Hans Castorp l'a toujours rêvé. A peine remise de cette folle nuit, Clawdia s'en va, mettant fin à ce séjour, avec la promesse de revenir à l'automne.

 

Comme dans un rêve... Thomas Mann a lu les travaux de Freüd et sait l'importance des rêves dans la vie psychique. Et il nous livre quelques rêves de son personnage, en particulier lorsque celui-ci s'effondre dans la tempête de neige et rêve de vertes forêts et de jeux et danses en plein air dans un paysage méditerranéen pour se réveiller à temps et retrouver son chemin vers le village. Une référence aux tempêtes de neige initiatiques des romans et contes russes?

 

Dans ce pays d’en-haut, Hans Castorp forme sa pensée, auprès des deux maîtres qui se disputent son esprit, Naphta, le jésuite mystique et Settembrini, l'humaniste homme de progrès (certains ont voulu voir dans cet adepte des Lumières, un représentant des idées d'Heinrich Mann, le frère de Thomas).

 

Il fait aussi des expériences humaines importantes, apprivoisant la mort à travers les disparitions successives des jeunes malades à qui il a rendu visite pour leur offrir des fleurs, réconfort et conversations ;  puis auprès de son cousin Joachim, dont l'état a soudainement empiré, et qui meurt entouré de sa mère, de Hans...Une disparition définitive cette fois, qui ne semble pas trop affecter Hans Castorp.

Il découvre l'amour qui change sa perception du monde...

Il apprend à skier en cachette des médecins !

Il éconduit les émissaires familiaux venus apprécier la situation.

Et peu à peu il coupe les liens avec son pays natal, il n'écrit plus de lettres, et il n'en reçoit plus.

 

A cette liste des mentors, des « maîtres », on peut ajouter  les deux médecins qui attirent son intérêt  vers d'autres sciences inconnues de lui, l'ingénieur : la biologie, la botanique...Les deux médecins sont toujours d'un commerce intéressant et profitable et Hans ne manque pas d'assister aux conférences qui éclairent son approche de la maladie.

 

Enfin il est fasciné par la présence du Hollandais, arrivé avec Clawdia, Mynheer Peeperkorn, à qui il reconnaît une forte personnalité : il lui rend visite lorsqu'il est alité, et il lui fournit un auditoire, ou des partenaires quand il veut organiser des parties de cartes, ou des soupers médianoches. Et il comprend la forte attraction qu'il exerce sur Clawdia, devenue sa maîtresse, sans en être jaloux, au grand dam de Settembrini, le latin, qui n’y entend goutte.

 

Nous avons également parlé du traitement du temps sur lequel le narrateur lui-même insiste en interrogeant de temps à autre son lecteur sur le temps passé au Berghof.

« Le temps progresse pendant la narration – notre temps à nous, celui que nous consacrons à ce récit, tout comme le temps largement révolu de Hans Castorp et de ses compagnons d’infortune, là-haut, sous la neige – et il sous-tend des changements… » (p.361)

Le temps est tantôt dilaté, tantôt contracté (on a changé d'année, on a changé de saison sans crier garre) : on ne sait plus à quoi s'en tenir, d'autant plus que la météo capricieuse, mêle le chaud et le froid, qu'on soit au coeur de l'été ou au coeur de l'hiver.  Venu pour trois semaines, Hans Castorp reste sept ans au Berghof et seul un évènement extérieur, la déclaration de guerre, le fera redescendre en toute hâte vers le plat pays. Le narrateur l'abandonne brutalement à son sort dans une tranchée, affichant une belle indifférence à son sort.

 

Alors ? La Montagne Magique, un pénible pensum ?

 

Pour ma part, j'apprécie cette nouvelle approche de Thomas Mann, dont l'esthétisme m'agaçait un peu (sentiment sans doute déformé par l'adaptation au cinéma par Visconti, de Mort à Venise), on demande plus à un romancier, à un artiste.

Et il a su m’éblouir à travers Les Buddenbrook et La Montagne Magique, même si ce roman très long demande une certaine persévérance qui, finalement, porte ses fruits : familiarité avec cet univers maintes fois visité et un intérêt certain pour  ce « frêle enfant de la vie »dont on suit attentivement  l’évolution !

 

C’est une très belle écriture romanesque (admirablement servie ici par la traduction de Claire de Oliveira), écriture fouillée, exigeante, pleine d’humour avec une maîtrise de nombreux registres de langage, dont certains très savoureux, un sens aigu de la composition qui doit beaucoup à la musique, des études psychologiques très fines...

(L’entretien qu’elle accorde à TV5 monde, le 7 décembre 2016 est très instructif sur sa manière de travailler).

 

Nous sommes revenues sur l’évolution politique de Thomas Mann. Plutôt conservateur en art comme en politique, à la différence de son frère, il a peu à peu évolué vers des idées libertaires et libérales.

Et nous avons convoqué une nouvelle fois l'ouvrage autobiographique de Klaus Mann, Le Tournant, qui en dit beaucoup sur le père, appelé "le magicien" par ses deux premiers enfants, Erika et Klaus, sur la famille Mann, sur la montée du nazisme, sur l’exil... Annick a salué la maturité et l’intelligence de Klaus Mann dans une lettre adressée à 24 ans à Stefan Zweig, Contre la Barbarie, dénonçant dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la vraie nature de l'idéologie nazie, auprès des intellectuels européens.

 

 

Pour le 22 mars prochain, nous avons prévu  de nous voir autour  de deux livres, Les Furies de Lauren Groff (éditions de l’Olivier). Pour le deuxième livre, je prends sur moi de proposer un livre de Jack London (Martin Eden ?) que l’on vient d’éditer dans la Pléïade. Dîtes-moi si cela vous agrée.

Pour les amateurs de Caryl Férey (Mapuche), cet ancien routard (Le Guide du Routard), il y a Utu et Zulu en poche, et son nouveau livre sur le Chili, Condor.

 

Hélène

Posté par Procope2009 à 22:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]