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Procope2009
14 janvier 2023

Pour commencer l'année 2023

 

 

 

Ce mercredi 11janvier nous nous sommes retrouvées au Café Beaubourg pour discuter principalement du dernier livre de l’écrivain chinois, Yan Lianke, Elles, écrit en 2019, édité en 2020, et publié aux éditions Picquier en 2022 : pour titre, un seul mot, et dessiné sur un fond rouge sang, un seul pictogramme qu’un pinceau, encore en mouvement, est en train d’achever à l’encre noire…

Une œuvre que nous connaissons déjà, dont nous avons lu plusieurs titres, toujours avec intérêt et plaisir : Le Rêve du Village des Ding, Bons Baisers de Lénine, Servir le peuple, Les Jours, les mois, les années

Certaines d’entre nous ont pu rencontrer l’auteur, il y a quelques années, au Salon du livre, échanger avec lui par l’intermédiaire de notre ancienne collègue, Brigitte Guilbaud, qui est une de ses traductrices dans notre langue et qui a traduit ce dernier livre.

Elles, nous en apprend plus sur lui. C’est ce qu’a fait remarquer Danièle qui a apprécié l’honnêteté de l’analyse personnelle, mais surtout, la finesse et l’humanité de sa plume. Ce livre se présente comme un album de famille, mettant principalement en scène les femmes de la famille Yan, après la publication, il y a dix ans d’une nouvelle que Yan Lianke avait consacrée à ses oncles (« Mes oncles et moi »). La question du genre du livre est directement abordée dans une sorte de préface (« A mes amis français »), intermédiaire selon lui, entre le sanwen (texte en prose visant l’authenticité) et le swibi (essai), pour relever du genre « néo-sanwen », traitant de la condition féminine pour la dénoncer comme inhumaine.

A travers diverses présentations et portraits de femmes de sa famille (sa mère, sa sœur, ses tantes, sa cousine, ses fïancées…) Yan Lianke montre, tout à la fois l’importance du mariage et de la famille dans la société chinoise, la pénibilité du travail de la terre et plus généralement de la vie à la campagne, et surtout la terrible condition des femmes à la campagne. Son livre a été ressenti en Chine, comme un livre féministe.

« Elles ne traite pas du féminisme, elles, en tant qu’être humains et êtres humains du genre féminin, m’ont permis de redécouvrir quatre générations de femmes de ma famille, c’est-à-dire un siècle de son histoire, de comprendre le tournant que vivent les femmes en Chine aujourd’hui et peut-être de donner au genre ancien du sanwen ou du swibi, une vitalité nouvelle, moderne - une expansion".

Yan Lianke ne se contente pas de « l’air du temps », il sait ce qu’est le féminisme, il en a lu les théoriciennes, dont Simone de Beauvoir et Le deuxième sexe : il en revisite les « idées-force » pour les appliquer – et les compléter – à ces femmes de la campagne, qu’elles soient de sa famille ou de son village. « En lisant ces livres…j’ai eu le sentiment confus que les femmes de Chine différaient de celles dont elles, ou ils, parlaient. C’est à partir de là que j’ai commencé à écrire Elles. En évoquant un troisième sexe, c’est à (ces femmes) que je pensais » (p. 7). Le choix, en titre, de ce pronom personnel, « elles » désigne de façon explicite un groupe humain féminin bien spécifique, une façon très claire de les distinguer des autres, comme de les montrer du doigt.

Les femmes chinoises cumulent en effet les deux conditions, féminine (par l’anatomie, le rôle social), et masculine (par la force et le travail qu’elles accomplissent à l’égal des hommes) ; ces femmes de la campagne représentent enfin un « troisième sexe », sorte de machine à travailler qui ne peut jamais s’arrêter. Pourrait-on ajouter - prolongeant la réflexion de Yan Lianke  -  que c’est le travail des champs qui engendre cette servitude que nous avons vue, nous aussi, dans nos campagnes et qui a entraîné l’exode rural, exode qui est au cœur de la vie et du livre de Yan Lianke.

Dans cet album de famille au féminin, le personnage de la mère a un relief particulier : avec elle, l’auteur montre la pénibilité de cette vie aux champs : à la tâche du matin au soir, sur tous les fronts, elle a vieilli prématurément et c’est son fils, selon la coutume chinoise qui s’occupe d’elle dans sa vieillesse, veillant aux soins médicaux et à son entretien matériel. La fin du livre nous livre, avec pudeur et retenue, une scène pleine de piété filiale (sorte de point d’orgue du livre, et de son propos), quand, au nouvel an, le fils vient aider sa mère à se laver, car elle n’y arrive pas seule. Moment intense où le fils se doit de « grandir » encore plus (délaissant le petit-fils qu’un instant auparavant il tenait sur ses genoux pour aller s’occuper du corps vieilli de sa mère, lui déclarant pour lui enlever la honte, « on est tous pareils ».

« Les femmes soutiennent la moitié du ciel » a dit Mao. Tout le monde connaît cette belle citation qui fait l’objet dans le livre d’une des multiples digressions avouées comme telles. Mais les femmes de la campagne, que peuvent-elles soutenir, engluées comme elles sont dans les travaux quotidiens incessants ? Elles ne participent pas à cet élan, bien qu’elles produisent les deux tiers des richesses mondiales (chiffres de l’OMS, le PNUD, la FNUAP, cités par l’auteur p. 202). La mère de l’auteur ne tire aucune gloire, aucune estime de soi, de ce travail exténuant et aliénant : elle fait disparaître rapidement le certificat de travailleuse modèle, qui lui fut décerné, un moment exposé dans la maison.

Que dire de l’écriture de ce livre ? Très littéraire, s’appuyant sur de multiples citations, engageant une véritable réflexion sur le sujet du féminisme, de la modernité et de ses bouleversements sociaux, « c’est un livre militant à sa façon, tout en retenue, en sensibilité, et en honnêteté » dit Le Monde (18 novembre 22).

Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli, est le second livre dont nous avons un peu parlé, lu par trois d’entre nous. Il représente un vrai succès d’édition, compte tenu du contexte (la guerre que mène la Russie en Ukraine), et du tournant qu’a pris le régime poutinien, compte tenu aussi de la compétence de l’auteur, spécialiste des questions politiques (il avait en 2019 effectué des recherches pour un livre antérieur, Les Ingénieurs du chaos, consacré aux conseillers des leaders populistes), et la qualité de son style.

Dans ce premier roman, il dresse le portrait d’une éminence grise de Poutine, Vladislav Sourkov, un idéologue qui a conceptualisé les notions de Verticale du Pouvoir et de Démocratie souveraine. Dans ce livre, le personnage de Vladimir Baranov livre le récit de sa vie à un inconnu (le narrateur), amateur de littérature et de Zamiatine, rencontré sur les réseaux sociaux.

L’auteur lui prête une vie personnelle avec des amours, des rencontres, une évolution dans les faveurs de celui que l’on nomme le Tsar, enfermé dans le Kremlin, Poutine. La confession de Sourkov a lieu alors qu’il a perdu les faveurs du « tsar » et qu’il est reclus dans sa datcha près de Moscou. On peut déterminer la durée de son influence comme conseiller, sur une quinzaine d’années, jusqu’aux jeux de Sotchi où il fut l’artisan, le metteur en scène des spectacles sons et lumières, à l’ouverture et la fermeture des jeux, montrant l’histoire glorieuse de la Russie à travers les âges.

Quelle fut la nature de son emprise ?

- manier l’art de la séduction et de la manipulation,

- créer des mythologies

- désigner des boucs émissaires pour éteindre les mécontentements populaires

- reconstruire l’imaginaire collectif (par l’intermédiaire notamment d’une télévision barbare et vulgaire)

- pour donner du souffle au régime et éviter l’apathie, il  invente de toutes pièces une opposition avec la création d’un parti nationaliste Patrie, et un parti de centre gauche Russie Juste…

- créer également un mouvement de jeunesse, Nachi (pro Poutine) conçu comme une arme face à une éventuelle révolution de couleur.

A travers ces pages, Sourkov-Baranov apparaît davantage comme un caméléon (se pliant aux circonstances, aux attentes, aux divers partisans qu’il recrute pour les utiliser), plutôt qu’en idéologue. Il faut lire ce livre pour comprendre comment on peut manipuler les masses en utilisant les différentes technologies (par exemple en informatique avec entre autres, la création d’un intranet russe…), comment le mensonge est au centre de la vie politique, comment la presse ne peut être qu’un organe du pouvoir. Un livre qui nous fait comprendre un système, qui montre une cohérence dans l’invasion de l’Ukraine, pas encore d’actualité. C’est convaincant et brillant.

Nous avons prévu de nous voir en février : pourquoi pas le mercredi 8Février, pour discuter du dernier livre de Russel Banks, Oh, Canada.

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