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20 juin 2018

 

 

 

Atmosphère très estivale hier soir aux Tuileries : chaleur, et affluence auprès des bassins dont les jets d’eau attiraient irrésistiblement les promeneurs  qui, pour certains, avaient revêtu le maillot de bains pour s’offrir une bonne douche !

 

Nous étions huit autour des verres et des livres, un peu en retrait sous les arbres.

Il fut d’abord question de deux recueils de nouvelles, l’un présenté par Daisy qui a parlé de nouvelles d’auteurs divers des pays baltes, réunies chez Pol, et l’autre, par Nathalie qui aide à la traduction en français de nouvelles japonaises de Kanoto Okamoto (Sushi).

 

 

 

Au programme, il y avait :

- Outre-terre (publié en mars 2016) de Jean Paul KAUFFMANN, qui a obtenu en 2016 le prix Médicis de l’essai et le grand prix de la société de géographie;

- et une œuvre de la romancière russe, L. OULITSKAÏA.

 

Ce furent nos fils rouges car vous aviez surtout envie de parler de votre lecture de Cognetti, du Garçon sauvage et des Huit montagnes, dont on a, à nouveau, salué l’authenticité et la richesse de sa vie intérieure.

 

Pourquoi avoir choisi Outre-Terre? Voilà une question qui travaillait Marie qui fait également des expéditions en famille...

Ce n’est peut-être pas de la grande littérature, puisque cela se présente comme un récit de voyage, est considéré comme un essai (prix Médicis de l’essai), et se range à la Bibliothèque dans le rayon des romans! Un genre bâtard, quoi! Peut-être un essai au sens où l’entendait Montaigne, qui mêle, réflexions, citations, anecdotes personnelles…

 

Mais c’est très bien écrit par un véritable humaniste qui ne sait pas bien ce qu’il recherche (il se réfère à la quête sans objet d’Yvain, de Chrétien de Troyes) en entreprenant en plein hiver un voyage à Kaliningrad, et au village de Bagrationovosk (l’ancienne Eylau). Ce fut un voyage en famille décidé dix ans plus tôt pour l’anniversaire de la bataille napoléonienne d’Eylau, considérée comme une victoire par les uns et les autres, Napoléon et les Russes.

 On pourrait penser que le but du voyage est historique, savoir qui fut réellement le vainqueur de cette effroyable boucherie, connaître la stratégie qui déclenche la plus puissante charge de cavalerie de l’histoire des batailles européennes; montrer comment l’étoile de l’empereur commence à faiblir et que le destin qui préfigure Waterloo, est en marche.

 

Pour le savoir, Kauffmann, utilise des outils divers,

 

- ceux de l’historien (les livres d’histoire, les mémoires des combattants  dans les deux camps, la reconstitution de la journée du 8 février 1807, organisée par Les Russes, cavaliers et fantassins en uniforme militaire de l’époque),

 

- ceux de l’historien d’art (analyse du monumental tableau (au Louvre) de la bataille d’Eylau du baron Gros), mais aussi,

 

- ceux du géographe (étude des lieux si particuliers, étude du paysage et des peintures de Bagetti incorporé aux ingénieurs géographes de Napoléon) et du journaliste (voyages, antérieurs à Eylau et à Sainte Hélène, ou complémentaire, à Gaillac sur les traces de Hautpoul apparenté à Balzac par sa famille paternelle) et encore et surtout,

 

- ceux de la littérature, utilisée, par la création de personnages récurrents (le « cuirassier dépressif », ou le directeur de musée, aux multiples visages, du chef de régie au rôle de maréchal d’empire sur un cheval blanc (qui ressemble à celui de Napoléon dans le tableau du Louvre) ;

littérature utilisée en instrument de connaissance à travers la lecture du Colonel Chabert de Balzac, sans oublier Victor Hugo dans la Légende des Siècles, avec Le Cimetière d’Eylau.

 

Mais il faut aller plus loin. Le voyage en famille, dont la relation  « bavarde » ou «complaisante  agace Annick, et lui semble brouiller le propos "du livre (auquel elle préfère un livre antérieur du même auteur, Courlande (2009), plus sobre selon elle) le voyage en famille a son utilité dans ce qui apparaît finalement comme une entreprise de définitive résilience de l’ex-otage du Liban, revenu à la lumière et à la vie après des années de captivité. Il lui faut bien la présence de tous les siens, de ses fils qui « l’asticotent » dans des discussions sans concession, et qui mènent sous ses yeux une romance avec la jeune guide russe, Julia (dont il apprécie, la jeunesse, l’attachement à sa terre de Kaliningrad), il lui faut bien la présence rassurante de sa femme Joëlle, pragmatique et réaliste, pour l’arracher à cette fascination pour Chabert-Hautpoul, revenus d’entre les morts pour mourir définitivement car ce qui est mort est définitivement mort, sombre conclusion à laquelle arrive Chabert qui renonce à faire valoir ses droits auprès de sa femme, à reprendre sa place dans la société.  « Je vous méprise, je retourne là d’où je viens, c’est à dire  chez les morts, et désormais, je suis hors d’atteinte. »

Il quitte à son tour ce pays de fantômes, la terre hantée de Königsberg (où, même la dépouille de Kant a disparu de son tombeau), revenu du royaume des morts.

 

Voilà un livre qui vous apprend incidemment des faits historiques, qui aborde l’Histoire sous un angle inattendu (le traumatisme que subit Napoléon, un moment mis en danger par l’avancée de la troupe russe, tellement impressionné par ses nombreuses pertes, par l’état du champ de bataille le 9 février et la barbarie générale, que cet être froid sans sentiments ni émotions apparents, somatisera, comme le montre l’étude de son apparence physique dans les mois qui suivent la bataille).   

 

Surtout un livre qui vous incite à lire d’autres livres, dont Le Colonel Chabert, et la Légende des siècles, mais aussi des livres annexes qui ont pour cadre Königsberg, comme Axelle de Pierre Benoît, qui tente aussi de cerner le charme envoûtant de Königsberg et de cette «morne plaine », terme qui, selon Kauffmann, semble s’appliquer à Eylau plus qu’à Waterloo.

Et les références littéraires ou historiques sont multiples et aident toutes à la réflexion.

 

Il ne fut pas vraiment question d’Oulitskaïa. Pour ma part, j’avais lu un recueil de nouvelles remarquables, Les sujets de notre tsar (que je recommande) et Danièle avait lu un roman, Le chapiteau vert, qu’elle a également très apprécié. Christiane n’a pas eu le temps de présenter ce qu’elle avait lu du même auteur.

 

Je vous engage donc à lire quelque chose de cet auteur pour septembre, pour que nous ayons un terrain de discussion, et aussi le livre du basque Aramburu, Patria, maintenant traduit en français.

Et puis, il y aura vos trouvailles, rencontres de l’été...Livres de plage ou d’études…

 

Un bel été à toutes : nous avons vraiment eu un bon moment ensemble mercredi aux Tuileries !