Sans Danièle, sans Daisy, sans Marie et sans Christiane - et sans Nathalie (L) pas encore parisienne - , nous avons fait tourner la table ronde, à trois : Simone, Nathalie et moi.

 

C’est l’Egypte, et deux de ses écrivains qui nous ont intéressées.

Naguib Mahfouz (1911-2006), prix Nobel en 1988, et Albert Cossery (1913- 2008, prix de la francophonie en 1990), tous deux écrivains cairotes, mettant en scène leur ville natale dont ils savent montrer la vitalité, notamment celle du petit peuple des rues, dans un pays qui a obtenu l’indépendance, et qui entre dans la modernité.

 

De Cossery, Danièle avait lu Les Couleurs de l’infâmie et Les Oubliés de Dieu. « Le premier est une fable voltairienne (Cossery a été surnommé « le Voltaire du Nil »), alerte, ironique; le deuxième, est un recueil de nouvelles qui immerge le lecteur dans un quartier pauvre du Caire, où les familles vivent dans la saleté et dans une grande misère. La description truculente se fait au plus près du réel».

Je reprends les notes de lecture qu’elle nous a envoyées à toutes. Forte de l’exemple donné dans une des nouvelles, elle ajoute que les jeunes générations se révolteront pour se forger un avenir différent, loin de cette médiocrité du moins, c’est ce dont se persuade l’auteur.

Ironie et dérision sont au service de la peinture sociale : corruption, pratiques véreuses, népotisme...tout est montré sans complaisance.

 

On retrouve ces procédés dans Mendiants et orgueilleux, paru en 1955, écrit en français comme les sept autres romans (l’auteur, ami d’Albert Camus, s’était établi très tôt à Paris, fréquentant Henry Miller, Lawrence Durrell, Genêt...)

On considère ce livre comme son chef d’œuvre.

Adapté au cinéma, il fait l’objet de deux films. L’un, franco-tunisien, est tourné en 72, par Poitrenaud ; l’autre est un film égyptien d’Asmaa El Bakri, sorti en 93 en France.

Considéré comme un classique de la littérature égyptienne, il est adapté en bande dessinée par Golo.

 

A travers ce roman qui a pour cadre la ville du Caire, c’est tout un mode de vie que prône l’auteur, en mettant en scène ces désœuvrés qui se retrouvent directement ou indirectement impliqués dans une affaire de meurtre commis dans une maison close et sur laquelle enquête l’officier Nour El Dine.

C’est l’intrigue policière de la recherche de l’assassin, qui sous-tend la narration. Très rapidement, l’officier de police, qui a de l’intuition et qui recherche en l’assassin, un esprit supérieur, resserre son étau autour de trois personnages,

- Yeghen, le poète d’une extrême laideur et d’une extrême maigreur, amoureux d’une belle jeune fille musicienne.

- El Kordi, le fonctionnaire, amoureux d’une prostituée phtisique, imbu de sa personne. 

- Gohar, l’ex professeur de philosophie, devenu très dépendant de la drogue (haschich) que lui fournit Yeghen.

 

Dans le quotidien, tous sont lancés dans des quêtes diverses, la drogue, la femme aimée, un abri pour la nuit..., ce qui permet une exploration des quartiers populaires, à travers des lieux de sociabilité que sont les cafés, les pâtisseries, les salons extérieurs de barbier, les maisons closes…

Nour El Dine, lui-même, est miné par des tensions internes, exercer son autorité sans faille et séduire de jeunes éphèbes. Le lecteur suit ces différentes intrigues, et découvre dès le début du roman son « inversion » (terme freudien que choisit Cossery pour nommer l’homosexualité) dès l’interrogatoire dans la maison close, fasciné qu’il est par le jeune provocateur El Kordi dont la beauté le trouble.

 

L’enquête devient rapidement une sorte de cheminement intérieur qui  conduit ce policier à renoncer à sa profession et à l’arrestation de l’assassin qui lui fait face et qui avoue, sans être jamais considéré comme dangereux pour l’ordre social.

 

Le désœuvrement, la paresse, la satisfaction des besoins élémentaires, le simple sentiment de l’existence, finissent par lui devenir nécessaires et l’amènent à renoncer. Simone s’est étonnée de cet effacement soudain, alors que le travail était fait ! Le coupable était devant lui. C’était incompréhensible. Cela montre en fait que l’intrigue policière n’est qu’un prétexte qui permet une déambulation dans les quartiers populaires de la ville.

Cossery, était lui-même adepte de cette philosophie de la paresse (renonçant après le succès de Couleurs de l’Infâmie à poursuivre son oeuvre) et qui écrivait dans ses notes de fin de vie alors qu’il avait perdu l’usage de la parole : « qui se souviendra d’Albert Cossery? »

Nous, par exemple, qui avons lu ses livres mais qui sommes loin d’avoir pris la mesure du personnage, de ce « dandy altier », ami de Giacometti, de Moustaki, capable de se complaire des heures entières dans l’observation des passants, des passantes...

Et son éditeur(Losfeld), bien sûr !

 

Nous avons aussi parlé de Mahfouz , son contemporain, de langue arabe, beaucoup plus prolifique, ayant publié plus d’une cinquantaine de romans. Danièle et moi connaissions sa trilogie du Caire, Impasse des deux palais, Le Palais du désir et Le Jardin du  passé (87-89). J’en avais gardé un souvenir très vif, de cette femme, Amina, épouse soumise, puis répudiée, n’ayant d’échos de la vie extérieure que par ce qu’elle perçoit depuis les grilles de ses fenêtres, ou par les récits de ses enfants venus en visite. C’est toute la vie de la ville du Caire des années 30-40 qui nous est retransmise dans une profusion d’informations.

 

De cet auteur, Danièle a choisi également, la lecture de Son Excellence, qui parle de la carrière d’un fonctionnaire, de famille pauvre qui sacrifie sa vie entière à son ambition qui est d’accéder au poste suprême, de celui que l’on appelle Son Excellence : poste et honneurs qu’il n’aura qu’à la fin, lorsqu’il est proche de la mort.

Il n’a pas d’existence, dit Danièle, qui a fait un rapprochement avec les Vestiges du Jour de Kasuo Ishiguro et son personnage principal, le majordome, absorbé par sa fonction et incapable de développer une vie personnelle. Et ce sont tous les jeux de pouvoir qui sont étudiés ici, ceux que l’on voit à l’œuvre dans une société où la naissance, et les relations l’emportent sur le travail et le mérite...

 

Simone avait lu de Mahfouz, Propos du matin et du soir, notes, propos sur la vie quotidienne au Caire dans la période postcoloniale, sur la vie comme elle va. Comme Danièle, Simone est submergée par la profusion des informations parfois redondantes (nous nous sommes demandées si ce n’était pas propre aux mécanismes de pensée inhérents à la langue arabe..., différents du français) et est gênée par le manque de lien ou par le manque de focus.

 

Avec Nathalie, nous sommes revenues sur Patria d’Aramburu, venu présenter son livre à l’institut Cervantes de Paris. Un livre culte en Espagne qui a aplani bien des tensions et qui a réouvert le dialogue dans les familles au pays basque. Voilà un livre que nous pourrions lire cet été pour en parler à la rentrée, maintenant qu’il est traduit en français. Il en vaut vraiment la peine, sur le plan politique comme littéraire.

 

 

Revoyons-nous le 20 juin aux Tuileries, avec un livre un peu surprenant par sa démarche, son propos, et plusieurs fois primé comme essai, Outre-terre de Jean-Paul Kauffmann, sur les traces de Napoléon et du Colonel Chabert

 

Allons voir aussi du côté des lettres russes avec Ludmilla Oulitskaïa que lit Christiane en ce moment. Pourquoi pas Le Chapiteau vert ou Sonietchka ?

 

Quelqu’un a-t-t-il lu le livre de l’écrivain africain, Wilfried N’Sondé, Un Océan, deux mers, trois continents ? Je l’ai entendu présenter son livre sur Inter…et c’était captivant !

 

Donc, au 20 juin, sous les tilleuls ou sous les marronniers !