Finalement quatre autour de la table ronde.

Et nous avons joué les prolongations, nous séparant à 8 heures demi, prises jusque là par nos conversations qui abordèrent les livres plus tard dans la soirée.

 

Nous parlâmes de l'orthographe et des difficultés d'analyse des enfants qui voient dans la dictée un simple exercice de mémorisation, de restitution d'un texte parfois appris par coeur....Bref, on ne travaille pas assez le sens de la langue dans le primaire, par des analyses et de la réflexion.

 

Pour ce qui est des lectures nous avons salué le talent de Baldwin (découvert dans un théma d'Arte, intitulé comme l'un de ses livres, inédit, Je ne suis pas votre nègre) dont nous avons lu des choses différentes : des romans pour Danièle, très emballée (Un autre pays), et moi (La chambre de Giovanni) , et un essai pour Marie, La prochaine fois le feu.

 

Né en 1924 à Harlem, il s'est politiquement et civiquement engagé pour les droits des Noirs dans la société américaine. Il est venu  en France en 1948 participant à la vie intellectuelle et artistique, à Paris et à Saint-Paul-de- Vence qu'il quitte en 57 revenant quelque temps en Amérique, et qu’il retrouve en 70. Il y mourra en 1987.

 

Fils de pasteur, noir et homosexuel, il parle de la souffrance qu'engendrent les différences, et de la culpabilité qui le ronge. Mais ce ne sont pas les particularités culturelles, la culture des Noirs américains qui l'intéressent comme par exemple chez Toni Morrison qu’il a influencée. Dans ces premiers temps de la lutte pour l'égalité des droits, comme le dit Marie, c'est l'universalité de l'humain qu'il revendique, c'est l'application des droits de l'homme, que celui-ci soit blanc ou noir.

 

Pour ma part j'ai été oppressée par le sentiment tragique de la vie qu'il exprime dans son beau roman, La Chambre de Giovanni, servi par une très belle écriture, puissante et évocatoire. Je vous laisse juger de ce début de roman :

" Je me tiens debout à la fenêtre de cette grande maison, dans le sud de la France, tandis que tombe la nuit, la nuit qui mène à l'aube la plus terrible de ma vie. J'ai un verre à la main, une bouteille devant moi. J'aperçois mon image dans la lueur de plus en plus obscure de la vitre: mon image est élancée, un peu comme une flèche, mes cheveux blonds brillants. Mon visage ressemble à un visage que vous avez vu maintes fois. Mes ancêtres ont conquis un continent, ils ont traversé des plaines jonchées de morts jusqu'à un océan qui, tournant le dos à l'Europe, faisait face à un plus sombre passé."

C’est d’abord un Américain qui parle, mais un Américain qui n’oublie pas qu’il est aussi un Noir.

 

Tony Morrison que nous connaissons par ses romans, a écrit également un petit livre passionnant (Playing in the dark, série de conférences où elle analyse le rôle attribué au personnage noir et la place qui lui est réservée dans les œuvres de Melville et autres écrivains, surtout américains, et donc à l’adresse d’un lecteur plutôt Américain blanc) conforte bien sûr la démarche universaliste de Baldwin, qu’elle a fréquenté (de nombreux travaux universitaires, aux Etats Unis ont étudié les influences entre les œuvres et les engagements de ces deux figures intellectuelles), mais il me semble qu’elle la dépasse en s’attachant particulièrement aux souffrances sociales, psychiatriques, liées à l’identité, aux particularités culturelles de l’homme noir. « I am writing for black people…Il dont have to apologize »( The Guardian, 25 avril 2015). Qu’en pensez-vous ?

Nous avons constaté que Baldwin dans ce roman, La Chambre de Giovanni, pouvait se projeter  dans la peau d'un Américain blanc et  blond pour y analyser ses problèmes identitaires dont l'essentiel semblent tourner autour de l'homosexualité refoulée, la culpabilité afférente (à l’époque), et de la relation difficile avec le père.

 

Par contraste, nous avons évoqué l'œuvre  d'un poète tchadien contemporain, Nimrod, édité chez Gallimard dans la collection Poésie (J'aurais un royaume en bois flotté). C'est dire, si besoin en était, avec les nombreux prix qui l'ont distingué, qu'il y a derrière ce docteur en philosophie, toute une œuvre de qualité, intellectuellement et artistiquement reconnue.

On ne peut qu'être subjugué par la douceur qui émane de ce poète tombé amoureux à six ans de la langue française. La douceur est pour lui une valeur humaine cardinale, conquise sur la violence naturelle. À découvrir donc...avec le portrait qui en est fait dans la préface :

 

" Avec le temps, Nemrod est devenu un homme du nord....un Africain....qui n'aime rien tant que l'air iodé de la Manche, le crachin de la côte picarde, la pluie "cette fille d'eau" que "le désir cartographie à hauteur de ciel".

 

Continuant à tâtons nos explorations, nous sommes descendus dans le métro, avec Danièle bousculée au portillon....Cela a fait remonter chez moi une sombre histoire du temps où j'enseignais à Saint-Denis, et que je refusai moi aussi,  la collante promiscuité du fraudeur qui avait voulu passer avec moi.

Cela m'avait valu sa haine et sa vindicte, un petit séjour d'une demi heure au guichet, à côté de l'employée de la RATP, où soit dit en passant, je sus me rendre utile en répondant aux questions de voyageurs sur les possibilités d'aller à Chantilly)...

Cela m'avait valu une descente sous protection sur le quai où le sombre individu avait été repéré m'attendant avec une détermination remarquée, et puis un voyage en cabine près du conducteur où nous surveillâmes par le rétroviseur latéral, à chaque station, la descente, puis la remontée du vengeur qui m'avait bien dans l'œil. Un voyage unique au bout de la nuit et un petit jeu qui a duré jusqu'à la station Saint-Lazare où je me suis jetée, la première, dans l'immensité de la gare, semant mon poursuivant qui sans doute s'était lassé (?), disparu Place Clichy ( ?)

 

Une histoire que je vous raconte, sur la demande du groupe et que j'avais racontée à l'époque à mes collègues et à la proviseure (devinez qui?), stupéfaits par l'aventure.

 

Avec Andrič, et Il est un pont sur la Drina, Annick a ouvert d'autres pistes d'exploration, littéraires, ethnographiques, historiques. Ce pont, à la valeur hautement symbolique, qui relie les rives entre Bosnie et Serbie, permet aussi aux diverses populations aux différences culturelles, religieuses, ethniques, de se retrouver. Trois siècles d’histoire depuis sa construction par le Grand Vizir Mehmet Pacha Sokovitch, jusqu’à sa dégradation en 1914.

 

Lisons ce livre remarquablement écrit, salué par la critique, la distinction du prix Nobel, et qui met à l'honneur un homme de lettres qui vécut dans l'ombre, 50 ans en France, et une littérature dont nous ne connaissons pas grand chose, les lettres serbes (voir aussi un autre titre d'un autre écrivain serbe, Bulatovič, Le coq rouge)

 

Danièle a fait un parallèle avec Ismaël Kadaré qui a su parler avec beaucoup de talent lui aussi des ponts qui relient (Qui a ramené Doruntine? Le pont des trois arches) des codes d'honneur, et de la cohabitation de populations différentes, musulmans, juifs et chrétiens). De lui, nous nous souvenons surtout du Général de l'armée morte, adapté au cinéma, interprété par M. Piccoli. Mais il a derrière lui une œuvre romanesque importante.

 

Pour la fois prochaine aux Tuileries (21 juin), nous pourrions poursuivre nos impressions de lecture de Baldwin, et discuter avec Annick du livre Il est un pont sur la Drina...

 

Pour nous soutenir il faudra bien une petite boisson et de petits apéros pour l'accompagner...On en reparlera un peu avant. Je tâcherai de vous rapporter des kouignettes de Quimper.

 

D'ici là, portez-vous bien au soleil...Hélène