Malgré les pluies, les bourrasques, les flocons, le grésil..., toutes les gentillesses apportées par la tempête « Gabriel », nous nous sommes retrouvées à six au Café Beaubourg.

En repli, au fond, sur les banquettes, non loin de nos tables rondes, réservées pour un banquet qui n’était pas le nôtre.

 

Non, nous n’étions pas prêtes encore à parler l’antique langue des serpents, même si, grâce à Kivirähk, l’auteur estonien contemporain, nous en devinons maintenant les arcanes : nous savons que notre langue de mangeurs - mangeuses- de pain est trop engluée, car trop épaisse, pour se plier, se tordre dans le but d’émettre les sifflements requis.

 

Nous n’avons donc pas essayé, même si le livre, assez long, et en cours de lecture pour cinq d’entre nous, nous a séduites pour son souffle, sa fraîcheur, la puissance de son univers imaginaire qui tente de retrouver dans ce peuple de la forêt auquel appartient Leemet, le personnage principal, les racines du peuple estonien au moment où il est envahi par « les hommes de fer », les chevaliers, allemands pour nombre d’entre eux, et christianisé par les moines, tout cela entraînant une mutation des sociétés sylvestres en sociétés paysannes vivant désormais en villages, dans les sphères de pouvoir des monastères et des forteresses ou châteaux.

 

C’est cette double attraction que subit le jeune Leemet, celle de la forêt où il vit, où se tient désormais :

- le reste de sa famille (mère, sœur et oncle maternel), mais aussi,

- d’autres familles dont celles de ses amis - deux garçons de son âge   qui vont, hélas pour lui, aller vivre au village, celle de son amie, Hiie.et son amie Ints (parmi ses congénères, les serpents), une vipère royale, pleine de sagesse et de bon sens,

 - mais aussi, des êtres étranges, comme ces humains semi-végétaux que Kivirähk nomme des anthropopithèques,

  - Le devin, le sage Ulgas dans son bois sacré, dont on montre l’esprit borné et fanatique.

- Deux éleveurs de poux (!), très primitifs, mais assez savants dans leur art car ils savent dresser leurs animaux, et par mutations et croisements,obtiennent un poux géant, aussi grand qu’un chevreuil, qui a son importance dans le livre.

- Tous les autres animaux de la forêt. Certains servent de nourriture comme les élans et les chevreuils (mais ne sont tués que pour les stricts besoins alimentaires); d’autres, comme les loups, sont domestiqués et procurent du lait ou servent de montures; enfin, d’autres comme les ours, sont des partenaires un peu inférieurs aux humains en raison de leur bêtise, mais séduisants, car attirés par les femmes, et attirants pour la beauté de leur regard et de leur fourrure : ils sont nommés avec condescendance par Leemet, « les Bruns ».

 

Le jeune Leemet, parfaitement intégré à son milieu, car il connaît, grâce à son oncle Vootele, la langue des serpents - qu’il est capable d’entendre mais surtout de parler- , est également attiré par le monde villageois dont il vient (son père ayant décidé d’y vivre), qu’il a quitté après la mort accidentelle de ce père, pour suivre sa mère et sa sœur, retournant vers leur famille, l’oncle Vootele, et un grand-père disparu qu’on espère vivant, et qui reviendra, mais trop tard.

 

Ces deux univers, la forêt et le village, offrent des intérêts différents, pour ce qui est des femmes lorsque le jeune Leemet arrivé dans l’âge du « rut » (un terme que l’auteur choisit pour aligner les différentes espèces de la forêt connaissant le même besoin, celui de se reproduire) est doublement attiré par deux filles « sexy », respectivement, Hiie et Maddalena (orthographe de mémoire, le livre n’étant plus là). Les circonstances voudront qu’il les connaissent l’une et l’autre, et que cette deuxième vie qu’il se construit au village auprès de Maddalena et de l’enfant que lui fit un chevalier, trouve son terme, sans possibilité de retour, ni au village (brûlé), ni dans la forêt (désormais désertée), à cause du double fanatisme des « religieux », Ulgas d’un côté, le doyen Johannes de l’autre.

 

L’Homme qui savait la langue des serpents offre plusieurs niveaux de lecture.

 

         Roman d’initiation montrant des apprentissages qui laissent à penser que Leemet veut être le premier à faire telle ou telle chose, alors qu’il se retrouve le dernier à accomplir ces actions traditionnelles ou nouvelles.

 

 

         Roman de la solitude qui se termine par la fin d’un monde, sans pour autant cultiver la nostalgie ou la tristesse parfois présentes. La narration, assurée par Leemet, se fait souvent avec beaucoup d’humour, de réalisme, et même d’esprit critique. Il y règne par exemple un anticléricalisme dans lequel nous autres Français, nous nous reconnaissons. La problématique soulevée est bien de savoir comment s’adapter au changement.

 

         Il est à noter que tous ces changements mortifères viennent de la mer d’où débarquent « les hommes de fer ».

 

         Conte fantastique par ses créatures étranges et les relations étroites avec le monde animal; conte qui se veut dans son aboutissement, une quête de cet animal fabuleux qu’est la Salamandre, symbole du monde ancien.

 

 

         Roman historique, qui s’attache, à travers l’évocation fantaisiste d’un Moyen Âge estonien d’avant l’Histoire (que l’auteur fait démarrer à l’arrivée des Allemands) à la mise en relief des valeurs propres et des racines des Estoniens dont le pays, rappelle le traducteur (qui offre à ce livre une belle postface), a souvent été envahi.

 

         Roman d’amour, conte philosophique...

 

 

L’Homme qui savait la langue des serpents est tout cela à la fois, ce qui explique l’intérêt de Manaudier, traducteur du livre, professeur d’Histoire, d’estonien, de basque, spécialiste des langues finno-ougriennes...qui vaut à lui tout seul le détour, nous confirme Christiane, avertie par un libraire.

 

Le livre, publié en 2007, traduit en français en 2013, a reçu en 2014 le grand prix de l’Imaginaire du meilleur roman étranger.

Il nous propulse avec bonheur dans les lettres estoniennes et nous donne envie de découvrir les autres romans de Kivirähk.

 

Il fut très peu question de Frère d’âme de D.Diop que nous avons commencé, que nous trouvons bien écrit et passionnant. Nous l’analyserons la prochaine fois.

 

La prochaine fois, ce sera le 13 mars. Nous nous proposons de parler des livres offerts par Nathalie (chacune présentera le sien).

 

Nous pourrons également lire, découvrir un livre de science-fiction, d’un auteur britannique, consacré à la révolte de la classe moyenne à Londres...Il s’agit de Millenium people de J. G. Ballard.