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Autour de nos six verres, rouges et blanc, hier soir au café Beaubourg, nous avons fait état de notre progression dans la lecture de La Montagne magique de Thomas MANN que l'émission La compagnie des auteurs de France Culture,  indiquée par Simone, nous aide à décrypter, notamment l'émission N°2, consacrée à ce roman et à la nouvelle traduction qui en a été faite par Claire de Oliveira, interlocutrice de Matthieu Garrigou-Lagrange.  

 

 

Sans être forcément germanistes, nous avons apprécié cette belle traduction, fruit de quatre ans de travail, qui relève le défi d'une écriture inventive, réinventant une langue allemande, qui, selon la traductrice n'a rien de " classique" chez Thomas Mann.

 

"Mes amis qu'on est heureux sur cette montagne! C'est l'air que j'ai joué à l'harmonica sur la demande de Danièle, pour nous encourager à aller de l'avant. 

Mais pour y trouver la sérénité nécessaire, Marie avait averti nos voisins de table immédiats, de ne pas y faire cas, que ce n'était pas pour "faire la manche"! J'ai donc pu fermer les yeux et enchaîner avec La Paimpolaise.

 

Voilà pour l'ambiance musicale, détendue comme il se doit. Et, il faut le croire, incitatrice à poursuivre plus avant dans les lettres allemandes, avec La leçon d'Allemand de Siegfried LENZ, que, sur les traces de Nathalie -  ardéchoise, et non pas normande- , nous souhaitons lire ou relire. Nous le mettons donc au programme de notre prochaine rencontre du ‪26 avril, ainsi que les romans graphiques du Japonais, Jiro TANIGUCHI, que Daisy nous a présentés avec enthousiasme. Au choix:

- Furari

- Le journal de mon père

- le Gourmet solitaire

- L'homme qui marche

- Quartier lointain

 

Changeons d’approche pour apprécier une autre composante de l’univers romanesque, le dessin, qui met en place les situations, accompagné par une écriture minimaliste. Nous pouvons en lire un pour découvrir cet auteur et ce genre....et peut-être aussi Le Japon où se rend Christiane ces jours-ci.

D'où les Tanukis que certaines ont vu arriver dans leur boîte mail sans y rien comprendre. Mais, selon les Japonais, ils sont partout,  surtout dans les sous-bois et les rivières évidemment.

 

Au centre de nos discussions il y eut  le livre de l'écrivaine américaine, Lauren GROFF, Les Furies, que plusieurs avaient lu avec intérêt, dont Christiane, qui l'a lu en version originale, sous le titre Fates and Furies.

 

C'est un beau travail d'écriture, et nous avons rappelé que de nombreux écrivains américains ont fréquenté des ateliers d'écriture pour apprendre le métier de romancier. D'où cette impression de virtuosité qu'on a en lisant ce roman à la construction simple, en deux parties, mais dont le ressort est fondé sur les révélations renversantes et successives de la deuxième partie, à la manière d'un puzzle qui rétablirait peu à peu, en la renversant la véritable personnalité des personnages, à partir d'éléments inconnus de leur histoire, qui arrivent enfin à la lumière et qui modifient la connaissance qu'ils avaient l'un de l'autre.

 

Deux parties donc:

- jeunesse et mariage du personnage masculin, Lancelot. Puis la vie de couple avec Mathilde, la femme parfaite, physiquement et affectivement,  "au service" de la carrière artistique de son mari.

- A la faveur de la disparition précoce de Lancelot qui décède à sa table de travail, des éléments du passé des deux époux remontent pour remettre en cause cette image de couple parfait. 

Un couple qui s'était construit sur des mensonges, ou des omissions réciproques, mais aussi sur des manipulations très conscientes du personnage féminin, Mathilde, qui construit sa propre image idéalisée auprès de son mari amoureux ; écrit avec le temps, l'histoire du couple (le fameux coup de foudre) ; sort de sa solitude effroyable et connaît effectivement le bonheur dans le sexe (les quelques expériences faites après le deuil lui apprennent qu’elle ne trouvera pas de meilleur amant que Lotto), et dans le sacrifice de ses propres ambitions.

Daisy a proposé un rapprochement avec le livre de James Salter, Un bonheur parfait, retraçant lui aussi, sur la durée, une vie de couple, très lisse, où l'annonce de divorce tombe comme un  brutal grondement  d'orage.

Mais la vie de couple de Lancelot et Mathilde, dans Les Furies, n'a rien de lisse. Beaucoup d'aspérités au contraire, qui viennent attirer l'attention du lecteur sur les failles souterraines de ce couple, comme le désir inassouvi d'enfant, la chute à l'aéroport, la gestion autoritaire et impitoyable de la carrière de Lotto, la relation étrange de Mathilde avec sa belle-mère, qui l'a conduite à la séparer pour toujours de son fils qu’elle ne reverra pas. Avant les révélations de la deuxième partie du livre, on peut déjà se demander si le destin de cette femme idéale n'est pas essentiellement destructeur, plus que constructeur.

 

Pourquoi Les Furies ? Simone n’a pas manqué de pointer ce titre qui renvoie à la mythologie : pour les latins, les Furies, et pour les Grecs, les Erynies.

Elles personnifient la vengeance, avec un champ d’action illimité, puisqu’elles peuvent poursuivre leur victime après sa mort. Elles sont justes mais sans merci, aucune prière ne peut les émouvoir.

On semble dresser là le portrait de Mathilde qui est la gardienne de la mémoire de son mari, comme elle le fut de sa carrière. Elle en a le côté implacable, la froideur, la détermination (notamment avec Chollie, l’ami d’enfance de Lotto, ou avec sa belle-mère qu’elle prive jusqu’au bout de son fils). C’est un personnage démoniaque, peu sympathique (?) malgré sa beauté.

(Pour une adaptation à l’écran, il faudrait l’interprétation d’Isabelle Huppert, qu’en pensez-vous ? Je pense à ses films noirs…Dans les dernières pages du livre, c’était l’image d’Isabelle Huppert qui s’imposait à moi et que j’essayais en vain de chasser).

 

Mais Mathilde – Aurélie (son vrai prénom) a elle-même ses propres Erynies qui la renvoient sans pitié à son enfance solitaire, et à son péché originel (la mort inconsciemment souhaitée et réalisée du petit frère) : elle fut rejetée par ses père et mère, confiée à des parents éloignés et infréquentables, et totalement privée d’amour, dans un vide relationnel total. Tout ce qu’elle construit pour combler ce vide, tout ce qu’elle s’approprie (Lotto et sa carrière, l’écriture dramatique – puisqu’elle corrige les manuscrits sans que celui-ci n’y voie goutte ! -, les proches de son mari…) lui échappe et disparaît, ou se retourne contre elle.

C’est le remords inconscient qui ruine sa vie, qui la conduit à supprimer en elle la possibilité de donner la vie. Mais l’auteure n’utilise pas le prisme de la psychanalyse pour étudier son personnage, sans conteste au centre du livre. Elle se contente de montrer et d’éclairer par ce titre, Les Furies, qui donnent une dimension tragique à ce destin de femme.

Alors est-ce vraiment le meilleur roman de l’année 2016 comme l’a dit Barak Obama ? Dans le paysage américain, il est vrai…

Nous nous verrons en avril, le 26 avril, avec La leçon d’allemand en relecture et les mangas de Jiro Taniguchi.

Et pour les amateurs de romans policiers, Daisy nous recommande Tony Hillerman et sa Trilogie Joe Leaphorn (mais il y a une vingtaine de titres en français)

Intéressant également, La double vie de Vermeer de Luigi Guarnieri chez Actes Sud.